Accueil

Livres neufs

Livres d'occasion

Edition

Agrégation-CAPES

Page pratique

 
 couverture

Association des ruralistes français
Frédéric Chauvaud et Jean-Luc Mayaud (direction)

 Les violences rurales au quotidien

format 14x22 cm, 376 pages, ISBN 2-910828-34-4, 19,50 euros
© Boutique de l'Histoire éditions, 2005

Introduction

Tables des matières

Cet ouvrage reprend l'essentiel des actes du 21e colloque annuel de l'Association des ruralistes français (ARF) consacré aux Violences rurales au quotidien. Si les historiens sont nombreux, embrassant les XIXe et XXe siècles, une large place a été faite aux chercheurs d'autres disciplines.
Une ample introduction historiographique précède dix-huit communications réparties selon quatre thématiques : «Violence au village, violences de village» ; «Violences individuelles : du très proche au prochain» ; «Violences construites, violences représentées» ; «Émotions collectives, récurrences, réinventions». Enfin, trois auteurs d'horizon disciplinaire différent - géographie, ethnologie, sociologie - livrent leurs remarques conclusives.

Frédéric Chauvaud, professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Poitiers est responsable de l'axe de recherche «Conflictuosité» du Groupe d'études et de recherche historiques du Centre-Ouest atlantique (GERHICO).
Jean-Luc Mayaud, professeur d'histoire contemporaine à l'Université Lyon 2 est directeur du Laboratoire d'études rurales, rédacteur en chef de Ruralia et président de l'Association des ruralistes français.

Les auteurs : Guy Barbichon, Patrice Bayard, Isabelle Bernard, Corinne Boujot, Petra Cador, Arnauld Cappeau, Frédéric Chauvaud, Bernard Desmars, Jean-Claude Farcy, Bertrand Gasiglia, Annie Guédez, Roselyne Kerjosse, Édouard Lynch, Jean Philippe Martin, Nicole Mathieu, Jean-Luc Mayaud, Joseph Nizard, Olivier Nougarède, François Ploux, Patrick Sembel, Béatrice Sommier, Myriam Tsikounas, Hélène Varlet, Jean-Jacques Yvorel.

 

Introduction

 

«Les violences rurales retenues pour le présent ouvrage sont celles dont les formes, les pratiques et les logiques s'inscrivent dans un cadre quotidien. Elles peuvent être exceptionnelles à l'instar du massacre des servantes par monsieur Dumollard qui rétrocédait à madame son épouse certains effets des malheureuses assassinées - aspects qu'Hélène Varlet détaille dans les pages qui suivent - elles peuvent aussi être perçues, aux yeux des acteurs, comme anodines et répétitives, en particulier les violences à enfants : des gardiennes d'oies ou des vachers sont parfois tourmentés, martyrisés journellement aux champs ou dans la ferme. Le plus souvent toutefois, ce n'est pas dans le cadre du travail, mais au jour le jour, dans l'espace domestique, que gamins et gamines sont métamorphosés en pitoyables victimes, ce qu'illustre, Jean-Jacques Yvorel à partir de la grande enquête de 1891.

 Mais les violences au quotidien, ce sont aussi celles qui surprennent les chroniqueurs judiciaires. L'un d'eux écrit ainsi en 1884 : «exceptionnellement odieux, les faits de la cause, tels qu'ils sont exposés par l'accusation, dépassent en sauvage et homicide brutalité les scènes malheureusement si fréquentes, de désordre, que l'autorité locale est impuissante à prévenir dans les rangs des populations rurales, et que la justice, malgré sa vigilance, ne réussit pas toujours à réprimer. Dans le procès actuel, les auteurs ou champions des luttes dont les péripéties ont été retracées et dont les suites devinrent si lugubres, loin d'avoir été, comme trop souvent, des repris de justice, des gens mal famés ou même de simples manouvriers grossiers et avinés, se classaient au contraire, parmi les cultivateurs ou artisans laborieux, aisés»  .

 Dans cette affaire, les «faits odieux» désignent les suites d'un affrontement qui avait conduit l'un des protagonistes à mordre profondément l'appendice nasal de son adversaire qui décédera quelques heures après. Ces quelques lignes contiennent nombre de clichés sur l'existence d'une violence endémique et presque banale qui affecte la plèbe des campagnes, les brise-bras ou les tâcherons. D'aucuns penseront que la violence rurale, loin des grandes manifestations collectives, n'est pas un objet de recherche et qu'elle se confond avec la «légende noire» des campagnes, monde perdu, glauque, replié sur lui-même. Toutefois, les seuls textes réunis ici suffisent à combler un déficit de légitimité et soulignent à la fois la richesse d'un champ de recherche et l'ampleur de la tâche à accomplir.

Pourtant, la présente introduction n'est ni un tableau d'ensemble, ni un questionnaire visant à faire l'inventaire des composantes de la violence, ni une synthèse des approches. Au sens propre des termes, son dessein est triple : exposer une problématique neuve ; présenter les contributions rassemblées dans ce volume ainsi que les questions qu'elles posent ; restituer une perspective, ouvrir des pistes, attiser la réflexion et susciter le débat.

 Faire le point, même à traits grossiers, sur le gain de connaissances que les chercheurs appartenant à diverses disciplines ont apporté sur le thème des violences rurales, revient à souligner qu'il s'agit bien d'un chantier ouvert, à l'inverse de certaines manifestations qui se situent en aval de la recherche et dont le rôle consiste alors à officialiser la fin d'enquêtes et de travaux menés depuis plusieurs années. L'examen ou le réexamen des violences rurales semble aujourd'hui s'imposer. Certes les thèmes relatifs au maintien de l'ordre, à la transgression, aux violences privées, au recours au système judiciaire, aux violences organisées par une collectivité contre le «horsain» ou le représentant de l'État ont été abordés, mais sans programme concerté. Le même constat peut être dressé à l'égard des violences collectives, qu'elles visent à la réappropriation d'un bien, d'un droit, d'un espace, voire d'une identité à l'instar des troubles forestiers dans le pays de Sault au XIXe siècle. Les «fureurs paysannes», les troubles frumentaires et les «émotions forestières» appartiennent à la même veine. Les personnages du brigand, ceux de Cavanac, de la «canaille de Caux» ou de Spada, le «dernier» des bandits corses (1935), relèvent aussi des comportements collectifs. Malgré quelques initiatives passées, les trois jours de Poitiers correspondent plutôt à un colloque «de lancement», puisqu'il propose de nouveaux objets, de nouvelles approches et de nouveaux problèmes. C'est dire que le projet est à la fois très ambitieux et très modeste.

Très ambitieux parce que sa visée est de participer à un renouveau des études rurales. Très modeste car toute recherche qui s'ouvre est nécessairement parcellaire. Il manque, par exemple, tout un corpus documentaire que les enquêtes orales, même reconstituées et mises en forme, peuvent apporter. Il manque aussi tout ce qui relève des violences contre soi, comme les auto-mutilations pour échapper à la conscription ; Olivier Nougarède cependant retrace, beaucoup plus près de nous dans le temps, la marche à la mort volontaire d'un bouc émissaire de l'incendie de forêt. Il manque encore tout ce qui relève des violences sociales. Dans la grande ferme picarde, avait souligné Alain Morel en 1984, existe «une société sous tension», la violence des rapports sociaux est constamment présente même si elle se manifeste peu ; dans la grande ferme artaisienne, le «système de pouvoir» analysé par Jean-Pierre Jessenne, est bien une forme de violence permanente et quotidienne ; ce sont alors les ouvriers agricoles, qui en sont les principales victimes, comme l'ont en partie montré des rencontres de Royaumont publiées sous le beau titre de La moisson des autres.

 Toujours est-il que la violence connaît un regain d'intérêt, et on peut en repérer nombre d'indices : Françoise Héritier a publié, il y a peu, ses séminaires du Collège de France sur ce thème ; la revue Société et représentations consacre sa première livraison de 1998 aux violences. Aussi, à l'heure où la violence devient un objet d'étude, à un moment où des travaux de qualité, mais dispersés, ont été menés dans le domaine de la ruralité, il apparaît important d'aborder les violences au quotidien, au cour des textes rassemblés ici, dans leur complexité.

 À l'intérieur des sociétés villageoises et des maisonnées, il importe de traiter des désordres domestiques, des coups et blessures échangés entre proches et voisins, des rixes juvéniles et des haines de villages. Manifestement des formes de violence restent tues, notamment toutes celles qui s'exercent contre des fillettes. L'inceste et le viol ont souvent été décrits par les criminologues comme des crimes ruraux, qu'en est-il exactement ? Les violences relatives aux conflits de bornage, au remembrement, aux préséances entre bergers n'ont pas fait l'objet de travaux en profondeur. L'alcool et la violence routière, à la sortie des discothèques, sont depuis quelques années mis systématiquement en exergue par les autorités. Les formes de violence liées aux espaces ne doivent pas être dédaignées. Les discours de rentrée de la magistrature des cours d'appel évoquent les «enclaves d'archaïsme». Ces derniers seraient en quelque sorte les conservatoires des violences abominables. Il ne faudrait pas oublier que c'est dans le Poitou, plus précisément dans le ressort de la cour d'assises de Niort, que l'on crut à la fin du XIXe siècle avoir trouvé la preuve de l'existence du criminel-né. Un singulier personnage avait en effet tué sa sour, puis l'avait éventrée pour percer le secret de son corps et voir comment les femmes étaient faites de l'intérieur. Une fois exécuté, on s'empressa de mesurer, de soupeser et d'observer son cerveau. Comme les plis corticaux n'étaient pas disjoints mais soudés, les criminologues y virent la confirmation des thèses de Lombroso. L'échelle locale apparaît d'emblée, et à plus d'un titre, efficiente et lorsque Hugh Maltby étudie le département de la Drôme, il se pose plus particulièrement la question du «crime and the local community in France». Sur d'autres aspects plus régionaux traités dans le présent ouvrage, le capitaine Bayard, de la cellule de recherches de la gendarmerie, évoque les expéditions menées dans les années 1990 à partir de zones urbaines ou péri-urbaines en direction des campagnes et des personnes isolées ou fragiles. Les spécialistes de l'arithmétique de la mort violente apportent également d'utiles précisions dans ce domaine, mais changent d'échelles et offrent une vision d'ensemble. Nombre de contributions, au-delà de la diversité des approches, constituent ainsi une occasion de réfléchir à la pertinence régionale puisque l'Andalousie, le Midi, le Poitou, le Queyras, le Beaujolais, le Quercy, la Normandie, la Beauce. sont réunis pour la circonstance.

La portée du thème et la richesse des textes rassemblés ne sauraient être réduites à une notice fragmentaire, mais, par commodité, trois points nous semblent mériter plus particulièrement d'être examinés : le premier est une visite sélective d'un chantier en cours qui a commencé il y a plusieurs décennies par l'étude des violences collectives et qui se poursuit par celle des violences quotidiennes ; le deuxième s'attache à la pertinence et aux enjeux des études pluridisciplinaires, c'est le sens de l'éditorial du premier numéro de Ruralia. Enfin une dernière entrée se contentera de relever brièvement, à partir des diverses contributions, les points saillants, les convergences, les interrogations et les zones d'ombre.

 

Les violences rurales : un chantier en cours

Approches éclatées et apports disciplinaires

À partir du début des années 1960 et jusqu'au colloque organisé par l'association Histoire au présent, en 1989, et la date bien sûr n'est pas anodine, l'apport des historiens réside, pour l'essentiel, dans l'étude des soulèvements populaires, des protestations sociales, des conduites de refus, des processus protestataires. Les modernistes comme les contemporanéistes se sont attachés à l'étude des mouvements populaires : clameur publique, collision, alarme, sédition, émeute suffisaient en effet au bonheur des historiens et à qualifier ce que l'on observait.

Par la suite, ou parallèlement, quelques historiens se sont attachés à proposer un répertoire de la violence, traquant plus particulièrement ses différentes manifestations, qu'elles soient liées au carnaval, aux charivaris, aux bagarres d'artisans, aux rixes juvéniles, aux affrontements entre villages, voire aux «expulsions d'étrangers», pour reprendre la formule de Charles Tilly. D'autres se sont plutôt attachés à proposer une typologie : révoltes antifiscales, émeutes de la faim, troubles forestiers, invasion des champs, protestations liées à l'exercice des droits d'usage. L'éclairage était parfois porté sur des points particuliers : statut social des révoltés, rôle des insurgés, variété de leur armement, paroles prononcées. Une petite poignée a retenu la problématique de l'ordre et du désordre, de la violence fondatrice et de la violence légitime. Au bout du compte quelles que soient la posture retenue, l'interprétation donnée et la dénomination proposée - bruissement des sans-grade, déchaînement des instincts, luttes de classes à la campagne, révoltes des primitifs, manifestation des refoulés du pouvoir - c'est le caractère collectif de la violence qui importait.

Mais la violence n'est pas seulement collective, elle est aussi «résiduelle» disent ethnologues et historiens. Très schématiquement, les violences rurales furent perçues comme une régression par les partisans de l'école méthodique comme Seignobos, par ceux qui firent leur le paradigme labroussien dans les années 1960 ou par ceux qui s'attelèrent à fonder l'histoire des mentalités dix ans plus tard. Le recul observé est un retour vers des temps obscurs, qui des jacqueries du XVIIe siècle, aux massacres de la Révolution, à la résistance au coup d'État de 1851, véhiculent les images de la brute sanguinaire.

À ces deux premiers aspects, Maurice Agulhon, dans la République au village, en ajoute un troisième lorsqu'il souligne que l'emploi de la violence relève d'un comportement passéiste, voire archaïque. De la sorte : «la foule populaire varoise en 1851, et c'est son archaïsme principal, apparaît bien souvent comme formée (dans sa majorité) de blocs villageois, d'unanimismes communaux, plutôt que d'individus».

Collectif, rechute, communauté : trois mots qui forment une trilogie et contiennent l'ensemble des violences rurales. Par la suite, les curiosités se sont sensiblement déplacées et quelques historiens se sont intéressés à la «dissidence paysanne», tel Jean-François Soulet. Ce dernier consacre la troisième partie de sa thèse à la révolte, et propose une gradation qui part du banditisme, glisse vers les émeutes et débouche sur les révoltes. Une telle violence collective, que ce soit la guerre des Demoiselles ou que ce soit la révolte des Baroussais, présentée comme une «jacquerie de la lie du peuple», ne peut se comprendre indépendamment des «structures particulières de la société pyrénéenne». En effet, ce sont «les réseaux de solidarité familiale, communale et intercommunale» qui permettent de saisir les actions collectives. Intégration et résistance fondent alors une problématique binaire qu'on ne peut décalquer et transposer dans d'autres régions.

Plus récemment, l'historien australien Peter McPhee affirme que la Seconde République annonce la fin des «protestations préindustrielles», la nouvelle culture politique a mis un terme aux «anciennes rivalités inter et intra-communales» et de la sorte elle a sonné le glas des violences rurales. En effet, l'investigation des historiens, s'arrête pratiquement au coup d'État de décembre 1851 et à sa répression, mais on ne va guère au delà, si ce n'est Alain Corbin qui, avec le massacre de Hautefaye en 1870, prolonge et renouvelle l'étude des violence collectives. À ces aspects s'ajoutent quelques lignes, souvent discrètes sur les violences au temps des chemises vertes ou sous la Cinquième République  .

Avec Élisabeth Claverie, qui avait soutenu sa thèse en 1978, et s'attachait aux notions d'oppressions et de conflits, et Pierre Lamaison qui avait présenté la sienne l'année précédente sur le thème des stratégies matrimoniales dans un système complexe de parenté, la violence n'est pas, affirment-ils, le privilège des sociétés industrielles ; dans les sociétés rurales, elle possède des formes spécifiques. La formule aux allures de lapalissade est pourtant neuve. La violence était alors abordée par le biais de la délinquance au sens large. On connaît le «manifeste» de François Billacois dans les Annales E.S.C. publié en 1967 dans lequel il affirmait notamment qu'il existait un matériau abondant et d'une grande complexité. Dans le même temps, les Annales de Normandie ont multiplié les monographies, s'intéressant aux vols et aux coups, tandis qu'Yves Castan insérait la violence dans un ensemble plus vaste, et en faisait l'une des composantes de l'honnêteté et des relations sociales en Languedoc. Les juristes ne sont pas absents de ces recherches, mais la plupart des travaux reprennent les catégories retenues par le code pénal, c'est en particulier le cas de la thèse d'État en histoire du droit de Marie-Renée Santuccci, qui considère que la violence héraultaise s'estompe, qu'elle est liée aux «lieux en expansion» et aux usages que les habitants de l'Hérault font de l'environnement. Il revient donc à Elisabeth Claverie et à Pierre Lamaison, en choisissant comme poste d'observation la paroisse de Ribennes, dans le canton de Saint-Amans, en haut Gévaudan, d'imposer une nouvelle manière de traiter de la violence. Pour cela ils ont répertorié 1 800 unions, analysé les contrats de mariage et les testaments, confronté les faits relatifs à la parenté avec les sources qui autorisaient la saisie de la violence ; cette dernière apparaît alors comme une «structure», «liée à l'alliance», et qui appartient à une «région à vengeance» s'étendant au sud du Massif central. La particularité de l'Ardèche au sein de cet ensemble serait les manifestations de «violence occasionnée par la compétition entre germains». Mais le haut Gévaudan reste un espace marqué par le droit romain, ce qui est une exception dans l'ensemble méridional, et l'idée même de «lignée patrimoniale dont la maison représente la trace matérielle» ne peut exister de la même manière ailleurs. Or il faut bien convenir que très peu de travaux similaires ont été menés. Les France du Nord, de l'Ouest ou de l'Est échappent pour l'instant, en totalité ou en partie, à la curiosité des chercheurs.

Une historiographie en trois temps : 1984, 1991 et 1997

Si la violence a retenu l'attention des sciences sociales, bien souvent c'était de façon connexe ou marginale. Les réflexions de Georges Sorel et les analyses qu'elles ont suscitées sont à cet égard révélatrices. Elles ne concernent, pour l'essentiel, que la ville dont la pathologie sera analysée par Louis Chevalier cinquante ans plus tard. De même, les rares enquêtes sociologiques se sont focalisées sur le territoire urbain. Quant aux ruralistes, ils ne se sont attachés que tardivement aux violences. Trois temps scandent le cheminement des curiosités : 1984 et la revue Études rurales, 1991 et Ethnologie française et plus récemment 1997 et les Cahiers d'histoire.

En 1984, la rédaction des Études rurales réfléchit sur la possibilité de bâtir une ethnographie de la violence et s'interroge sur l'incertitude sémantique du mot. Si le vocabulaire flou est source de richesses, la violence ne se donne pas d'emblée pour telle. Sa «spécification, écrit Gérard Lenclud, résulte d'une procédure toujours ouverte de qualification». Dans la boîte à outils conceptuels n'existeraient que trois catégories de notions et il faut rechercher de laquelle ressortirait la violence.

Gérard Lenclud entreprend tout d'abord de visiter les catégories de réalité qui sont investies dans toutes les cultures des mêmes significations, tels la vie, la mort, le pouvoir. La violence n'en fait pas partie. Puis il explore celles qui «désignent des ordres généraux de phénomènes sur l'identité desquels un consensus minimum s'est établi», comme l'économie, la politique ou la religion. La violence n'en fait toujours pas partie. Enfin sa quête le conduit à s'attarder auprès des notions construites par Emile Durkeim ou par Max Weber. Mais une fois de plus la violence n'appartient pas à cette famille dans laquelle se retrouvent les notions de contrainte, de puissance et de domination. Au total, on peut tout de même retenir les violences «de» la société et les violences «dans» la société.

Selon Élisabeth Claverie, la violence n'est ni une «pulsion primordiale» ni la manifestation de «tendances agressives» ; elle relève toujours de la culture, et toute relation avec la violence suppose presque systématiquement «un modèle explicite ou implicite du juste et de l'injuste». Toujours est-il que, dans les sociétés, aussi diverses soient-elles, la violence est souvent utilisée «comme une ressource mise au service de logiques sociales», c'est ainsi que l'on ne peut pas opposer violences privées et violences judiciaires, puisque les sociétés locales savent utiliser l'institution judiciaire pour mener par d'autres biais une violence privée. Enfin, selon Jean Jamin, la violence est une des choses au monde les plus attestée et les mieux partagée et pourtant elle échappe presque toujours à l'observation. La violence doit le plus souvent être considérée comme un «événement [.] immédiatement imputable à un autre soi-même». Sans compter «qu'une des faces de l'objet-violence [.] tend à se dérober presque toujours à l'observation directe [.] et à rendre impraticable la règle de l'observation participante». En effet on imagine mal, même dans le cadre d'un rite initiatique, la participation d'un enquêteur à une action qui vise à s'approprier, ne serait-ce que fugacement, le corps d'autrui, par le biais de tortures physiques.

En 1991, dans la revue Ethnologie française, André Rauch, en guise d'ouverture, à partir des articles rassemblés, propose quatre entrées : les figures de monstres, les oppositions et conflits, les défis et plaisirs et enfin les symboles, signes et modernités. Ces aspects bien sûr ne concernent pas seulement les sociétés rurales. Toutefois, le village est une société vivante et «situer la nature des violences permet de déceler comment se nouent les identités des communautés». Les conflits, ajoute-t-il sont «sources d'histoire». Dans le même numéro, Alain Corbin passe en revue les divers modèles à partir desquels les violences rurales ont été étudiées. Elles sont, dit-il, dominées par les théories de la psychologie des foules et les images de la Révolution française. Pendant très longtemps, seuls les grands clivages sociaux et économiques importaient, puis, à partir des années 1970, l'analyse de la diffusion des idéologies s'est progressivement imposée. La violence est donc à réinsérer dans l'analyse des processus de politisation, voire de l'adoption du suffrage «universel» qui par rebond disqualifie l'emploi de la force. Toutefois, selon Alain Corbin, à partir schématiquement de la publication en anglais de l'ouvrage d'Eugen Weber, en 1976, les recherches s'infléchissent. En effet, le village n'est plus immobile, figé en une hiérarchie rigide ou en relations fermées. C'est ce qu'illustre en partie Rolande Bonnain qui a montré, avec ce qu'elle appelle l'«économie de la sociabilité», toute l'importance de la mobilité des relations dans les Baronnies des Pyrénées ainsi que le réagencement constant des positions de chacun. Toujours est-il que désormais, souligne Alain Corbin, les historiens se sont mis «à l'écoute des anthropologues». Ils disposent d'une «voie d'accès privilégiée à la compréhension de la dynamique sociale» et permettant de saisir la trame des relations au sein de la société rurale. Cette voie est celle qu'autorisent les archives judiciaires  .

Enfin, en 1997, dans les Cahiers d'histoire, la violence est prétexte à une relecture de la ruralité. Outre un bilan, on peut y trouver un certain nombre de propositions. Les sentiers ouverts sur l'avenir s'ordonnent dans trois directions : en premier lieu la «conflictuosité», qui pourrait être définie comme un ensemble de conflits plus ou moins violents, allant, selon un certain niveau et un jeu d'échelles, de la contrainte aux violences de substitution. En second lieu, les figures de l'altérité, que ce soit celles des migrants ou des Tsiganes, et Patrick Sembel explore dans les pages qui suivent cette piste, ou celles du monstre, que l'on rencontre dans les campagnes lyonnaises (Hélène Varlet). Enfin, les liens de la violence avec la justice. Mais il conviendrait aussi d'ajouter - dans l'immédiat cependant, il s'agit simplement d'un souhait - l'ensemble des actions violentes qui n'ont pas donné lieu à des poursuites et qui autorise la saisie de la notion neuve de conflictuosité  .

Au terme de ce rapide survol historiographique, reste l'essentiel : le présent livre est la première manifestation qui prend pour objet d'étude les violences au quotidien, dégagées de l'histoire de la criminalité et distinctes des approches sur les révoltes populaires.

Contre le repli disciplinaire : pour des approches croisées

Le repli disciplinaire, réalité observable à partir d'une multitude d'indices, présente deux travers : l'isolement et la captation. Certaines disciplines, en effet, et l'histoire en fait partie, produisent relativement peu de concepts. Une journée d'étude sur le thème (Re)penser le XIXe siècle a bien mis en évidence cet aspect  . Récemment encore, dans un petit livre dense, Antoine Prost souligne toute l'importance des emprunts, des transferts, voire des migrations de concepts  . L'enrichissement des champs disciplinaires vient de ses réemplois et de ses agencements. Une discipline qui, murée dans un superbe isolement, prônerait, au nom de la défense d'une identité supposée menacée, le retour vers un âge d'or où les frontières semblaient infranchissables se condamnerait au dessèchement puis à l'ossification. Sur ce sujet, du moins sur quelques-uns de ses aspects, on pourra relire, non pas ce qu'écrit Pierre Bourdieu, mais le débat mené entre Jean-Claude Passeron et Antoine Prost  .

Le deuxième travers est assurément celui de la captation. Il y a peu, Alain Corbin avait évoqué, en reprenant les propos de Lucien Febvre pour s'en démarquer, l'image du prédateur. L'historien serait comme un oiseau de proie qui planerait largement au-dessus des autres disciplines qu'il scruterait de manière aiguisée. Dès qu'il apercevrait un concept pertinent il fondrait sur lui et le rapporterait dans son territoire. Avec cette configuration, pas d'échange, de connivence, de convergence mais un simple rapt. Ce qui est une autre manière de célébrer le repli disciplinaire. Mais pire que cela sans doute, existe l'ignorance mutuelle.

Les rencontres qui ne se sont pas faites

Pour continuer son exploration de la folie, et afin de poursuivre son approche du fonctionnement de la «société punitive» et des institutions judiciaires, Michel Foucault avait consacré plusieurs de ses séminaires au Collège de France à un cas de parricide, qui habitant le village de la Fauctaurie, avait laissé un mémoire justifiant son acte et qui avait été inséré en 1836 dans les Annales d'hygiène publique. Publié en 1973, ce travail s'intéressait davantage au pouvoir médical et au pouvoir psychiatrique. Mais pour les ruralistes il ouvrait incontestablement des pistes à la fois sur les relations conflictuelles à l'intérieur des familles et sur la violence rurale. Mais manifestement il n'y eu pas de rencontres. Le «dialogue» qui s'instaure à partir de 1975 avec diverses disciplines n'a pour thème que l'enfermement et la punition  .

Peu après, en 1977, Pierre Clastres publiait Archéologie de la violence, sorte d'aboutissement de ses travaux dans ce domaine, revendiqué depuis par la «nouvelle anthropologie politique». La violence peut être intensément physique, écrit-il avec une étude sur la torture dans les sociétés primitives, tortures qui participent de rites initiatiques et dans lesquels, la souffrance et le supplice sont liés. Ce sont, précise-t-il, des «sociétés de la marque». Or les sociétés villageoises françaises sont aussi, à leur manière, des sociétés qui marquent le corps de l'autre. Au XIXe siècle, d'hallucinantes violences à l'égard de proches laissent des meurtrissures et des traces corporelles. Elles sont plus visibles lorsque les violences se déroulent entre pairs, notamment entre bergers. Le bâton ou la houlette doit marquer le corps de l'autre, et parfois, comme l'instrument est jugé malcommode car il tient à distance le corps de l'autre, on préfère le remplacer par le couteau. C'est ainsi que la Gazette des tribunaux, le périodique judiciaire le plus illustre du XIXe siècle, en donne de multiples exemples. Elle relate aussi les violents affrontements entre charretiers qui se retrouvent, pour avoir refusé de céder le passage, bras et visages zébrés par la lanière d'un fouet ; certains y perdent la vue, d'autres la vie. Éléments épars et impressionnistes, il faudrait les dénombrer et les étudier. Mais la violence se manifeste aussi de toute autre manière : par la «coercition même de l'imaginaire», suggère Pierre Clastres. Lorsque qu'un groupe doit s'acquitter d'une dette et payer un tribut, il le fait d'abord en fonction de représentations. Certaines sociétés maintiennent le plus longtemps possible une séparation «entre pouvoir et prestige». Cette distinction est à l'origine de sa théorie de la société contre l'État. Une telle approche aurait pu être ré-employée par les ruralistes qui présentent les «habitants des campagnes», pour reprendre une formule célèbre, comme naturellement hostile à l'État, aux «ponctions» qu'il effectue, fiscales, militaires ou d'une autre nature.

Dans le domaine des violences, la sociologie rurale s'est arrêtée à la lisière d'un vaste territoire. Rappelons tout d'abord que, pour Henri Mendras, la violence dans les sociétés paysannes prend la forme de révoltes et de révolutions qui s'inscrivent dans «l'opposition entre société paysanne et société englobante». Les paysans sont d'autant prêts à la révolte qu'ils habitent des régions excentrées. Les violences trouvent leur principal ressort dans «l'utopie paysanne du village libre débarrassé des seigneurs et des exploiteurs de tout poil», il s'agit alors d'irrédentisme paysan. Toutefois, à partir de la fin du XIXe siècle, on observe quelques mutations. En effet de 1890 à 1935, les mouvements de bûcherons, d'ouvriers viticoles et de moissonneurs sont des mouvements de protestation dans une société qui n'est déjà plus tout à fait paysanne. La «grande nouveauté», écrit Henri Mendras, réside «dans l'entrée en scène des agriculteurs exploitants familiaux, à partir de 1953». La posture adoptée ne se différencie guère des approches historiques. La violence n'est conçue que de manière collective et sporadique.

Toutefois, les travaux qui s'approchent le plus du territoire des violences au quotidien sont à rechercher du côté des résultats de l'enquête menée de 1962 à 1967 par le Groupe de sociologie rurale et publiés en 1971, sous la direction de Marcel Jollivet et d'Henri Mendras. Il est peut être aujourd'hui possible de ne pas tout retenir du volume 2, dans lequel Marcel Jollivet écrivait que «la Révolution française a rendu possible la différenciation de la masse paysanne et sa polarisation entre capital et travail salarié». Mais, l'accent était mis sur les rapports de production et les grands clivages. Le parti pris permettait de traiter du thème en opposant les tenants de la société paysanne, comme ensemble indivisible, et les partisans de l'affrontement social au village, renvoyant aussi aux développements de Pierre Barral sur l'agrarisme et aux approches de Philippe Gratton sur la lutte des classes dans les campagnes. Mais un tel angle d'observation rejetait l'analyse de la communauté villageoise et l'étude de ses conflits, et donc des violences familiales comme des violences de voisinage, pour ne mentionner que ces deux aspects.

En 1971 donc, dans la mesure où «la démarche typologique apparaît essentielle à la recherche comparative», il s'agissait pour les responsables de l'enquête «d'extraire de la réalité des types concrets», soit une dizaine de communes. L'étude devait en effet porter «sur un ensemble social suffisamment large pour constituer une totalité : un univers assez vaste et complexe pour que l'essentiel de la vie sociale de ses membres puisse y être enfermé». La présentation des ambitions et des objectifs affirme explicitement que «la façon dont les conflits naissent et se règlent dans une société permet d'en comprendre le fonctionnement». Or ces conflits, dont l'importance est soulignée, qui peuvent glisser jusqu'à la violence, ne sont pratiquement pas abordés, même s'ils affleurent régulièrement. En Mauges et en Lorraine, tous les efforts sont arc-boutés pour que survive la société villageoise ; le village, disent les habitants, est une «communauté», un «ensemble qui se tient», des «chicanes, il n'y en a pas ou peu». En revanche, ailleurs, c'est-à-dire dans le village voisin, il en existe de nombreux, rapportent complaisamment les villageois interrogés. La plus grande menace vient de celui qui veut «grimper plus vite qu'il ne peut». Le danger «le plus pernicieux» trouve son origine dans le fait que les «ouvriers sont jaloux».

Présenter en raccourci un tel tableau souffre du manque de nuance. Néanmoins, même ainsi, il souligne toute l'importance de la «communauté villageoise» qui est à la fois un concept et un objet, sur lesquels reviennent plusieurs contributions du présent ouvrage, et le creuset au sein duquel se déroulent les violences au quotidien. De leur côté, des juristes, et en particulier Bernard Schnapper, ont développé de savantes études sur la litigiosité, signalant qu'il existait des «campagnes à esprit processif». Après avoir écarté tous les facteurs explicatifs, il ne reste plus, dit-il, que la «mentalité litigieuse» qu'il faudra bien un jour tenter de cerner.

La violence et la «mémoire longue»

L'expression «mémoire longue» utilisée et popularisée par Taine insiste sur l'existence de faits, d'événements, de gestes qui parfois sont modifiés, connaissent des réemplois et resurgissent régulièrement. S'il existe au village une mémoire longue, assurément les violences au quotidien y occupent une place essentielle. Car certaines actions ne se comprennent que réinsérées dans une histoire locale. En effet, dans nombre de communautés villageoises, les habitants sont capables de tenir une comptabilité des différends. Celui qui n'a pas pris garde de maintenir des alliances, de renforcer l'influence de son nom ou de sa maison peut être réduit à l'isolement le plus grand : «tout le monde nous en veut dans le hameau, non seulement la famille H., mais A. qui a eu plusieurs difficultés avec mon père, et la famille B. pour la possession d'une bande de terre [.], le long de ses bâtiments et ses volailles qu'elle laissait courir sur nous ; B. à cause d'une fausse déposition qu'il avait faite contre mon père, enfin tout le monde est contre nous». Les différends et les violences ne s'inscrivent pas seulement dans l'instant, ils prennent place dans la durée. Ainsi dans le Tarn-et-Garonne, au début de la Monarchie de Juillet une haine farouche prend naissance : le propriétaire d'une métairie est en procès avec son métayer, après de multiples péripéties judiciaires, les poursuites engagées sont suivies d'expropriation en 1839. Depuis, précise un témoin : «il cherchait quelqu'un qui voulut le seconder dans sa vengeance et offrit même de l'argent» pour tuer son rival, ce qui arrivera dix ans plus tard. Dans la même veine, Élisabeth Claverie et Pierre Lamaison ont montré que les témoignages extraits des dossiers de procédure font souvent allusion à des faits qui remontent à 20 ou 25 ans. Aussi pourrait-on rêver à une enquête collégiale mêlant géographe, sociologue, historien, juriste, ethnologue et qui s'inspirerait du beau travail de Marie-Claude Pingaud publié en 1978 sur les gens de Minot, dans le Châtillonnais, qu'elle suit sur une période de 150 ans. Aux traits spécifiques d'une communauté agricole centrée sur l'espace, le temps, le nombre et la ferme, il faudrait ajouter les violences au quotidien et les traces laissées dans les mémoires.

Dans cette perspective, Laurence Wylie a également montré, à propos d'un village du Vaucluse, toute l'importance de la «brouille», élément essentiel des rapports sociaux. Celui qui ne parvient pas à garder ses distances finit par faire intrusion dans l'intimité d'autrui. La proximité est perçue comme une forme d'agression conduisant à se «brouiller». La brouille représente une variété de violence au quotidien : le rejet de l'Autre, commandé par la haine, peut aller jusqu'à l'ostracisme total. Ajoutons que Norbert Elias, dans La société des individus, parle de «caractère modelable» et de «structure relationnelle» ; de la sorte il impose l'idée que le comportement individuel s'inscrit toujours dans la durée, qu'il s'adapte : «il faut pour chaque individu des années de modelage de sa commande de comportement par les autres, une empreinte sociale, pour que la relation de l'individu aux autres soit plus ou moins réglée». L'idée d'un «schéma social» dans les campagnes apparaît éclairante et autorise une relecture de travaux classiques.

D'ailleurs, nombre de contributions peuvent être rattachées, en partie ou en totalité, à cette problématique. Ainsi lorsqu'Arnauld Cappeau étudie les conflits de mitoyenneté et la question de l'eau en Queyras, ceux-ci connaissent deux temps forts en septembre et en hiver. La mémoire des violences est en quelque sorte saisonnière, puis se répète d'année en année. Les gestes violents ne sont pas oubliés, mais parfois ils sont transposés pour être insérés dans un ensemble de représentations.

Le traitement de la violence chez Maupassant, étudié par Myriam Tsikounas, appartient à cette configuration. Parmi les personnages des nouvelles et des contes retenus pour son analyse pionnière, les types du journalier et du bourgeois des champs et des villes sont, dans les trames narratives, tissées par l'écrivain, régulièrement opposés. Mais tandis que le bourgeois, par l'emploi de la violence, qu'elle soit sociale ou qu'elle résulte de la convoitise du corps d'une femme, régresse et s'animalise, l'ouvrier agricole suit un cheminement inverse et sort grandit de l'épreuve. Une telle analyse, fondée en partie sur la circulation des clichés et des récits, ne peut totalement se comprendre que par la confrontation des disciplines. En effet, souligne discrètement Myriam Tsikounas, il faut mêler à la fois l'analyse littéraire, et en particulier tout ce qui relève de l'intertextualité, l'étude de la presse, puisque la mère de Maupassant découpait des articles notamment dans la Gazette des tribunaux, l'étude historique des violences normandes qui manque aujourd'hui, ainsi que d'autres approches. Comme une sorte de prolongement, Édouard Lynch propose l'une des toutes premières études sur le fait divers rural, et il retient comme période d'observation les lendemains de la Première Guerre mondiale. Le rapprochement se révèle stimulant. D'autant que, sur la question des images discursives, Bertrand Casiglia, donne une analyse des représentations médiatiques des violences intra-familiales faites à enfants dans le monde rural. Il s'agit certes de représentations, mais elles montrent que les acteurs des violences, telles qu'elles sont mises en scène dans la dernière décennie du XXe siècle, présentent de fortes analogies avec celles qui ressortent de l'enquête nationale de la fin du XIXe siècle que Jean-Jacques Yvorel a consulté.

Dans un autre registre, la démonstration de Jean-Philippe Martin renoue avec la mémoire longue. Elle souligne que la fusillade de Montredon en 1976 s'inscrit dans une généalogie qui part de la révolte de 1907, passe par les barrages de 1953, et s'insère dans une séquence de luttes de plus en plus radicales dans ses formes. Il montre aussi que l'événement ne s'arrête pas à sa réception immédiate. Son écho modèle les attitudes et les prises de positions et se poursuit, parfois de singulières façons, jusqu'en 1996. Son propos, placé après l'exploration d'un nouveau chantier et à la suite d'un plaidoyer en faveur des approches croisées conduit à cerner de plus près les violences concrètes.

 

Les contours de la violence quotidienne : interrogations et zones d'ombre

Peut-on prendre la mesure des violences rurales au quotidien ?

Peut-on construire des séries comptables, élaborer une grille de lecture des violences rurales au quotidien ? Un des axes du livre porte assurément sur ces aspects. Plusieurs communications, s'appuyant sur les statistiques de la gendarmerie ou sur les jugements judiciaires tentent de proposer des ordres de grandeur. Mais un des problèmes est celui de la taxinomie retenue. Corinne Boujot, illustre de manière probante que le geste du «pansou», c'est-à-dire de celui qui passe le venin et lie ensemble violence symbolique et violence privée, ne peut être dénombré. On sait par ailleurs que, dès le premier code pénal, celui de 1791, le législateur a imposé la division tripartite des infractions, mais le chercheur se demande bien souvent comment aborder un tel matériau. Car la question de l'approche comptable des violences au quotidien pourrait relever de la petite délinquance, c'est-à-dire qu'il suffirait de compter puis d'organiser en séries les coups et injures sans gravité, les tapages nocturnes et les infractions relatives à l'ivresse. Si l'on prend l'exemple du tribunal de simple police de Saint-Laurent-de-Chamousset, dans le Lyonnais, on s'aperçoit qu'il n'existe pratiquement pas de variation du début du Second Empire jusqu'au succès électoral du Cartel des gauches. Les actes de violence physique ne dépassent pas 10 % des infractions constatées. Mais dans des régions de grandes cultures, en Beauce plus précisément du XIXe au XXe siècle, Jean-Claude Farcy trouve, à partir d'archives correctionnelles, une toute autre réalité. Il écrit que la progression des coups à autrui est multipliée par cinq entre les années 1850 et l'Entre-deux guerres. Mais une telle approche nécessite un travail collectif qui dépasse les frontières disciplinaires. Bruno Aubusson de Cavarlay, sociologue, spécialiste des comptes du crime et des statistiques policières, aurait pu ainsi, de l'intérieur, montrer l'évolution des rubriques, des réalités qui se cachent derrière certains regroupements, et les pièges de la classification.

Reste que les statistiques délaissent la plupart du temps les violence féminines, considérées comme marginales, car de faible amplitude. Malgré tout, à côté du Compte Général de l'administration de la Justice criminelle, d'autres sources existent et il devient possible de proposer une estimation chiffrée. C'est ce que sont parvenus à faire, Isabelle Bernard, dans la première partie de sa démonstration, à propos des femmes du Beaujolais, ou Bernard Desmars, à partir de jugements correctionnels.

Les Archives d'anthropologie criminelle, fondées par Lacassagne en 1886, apportent de précieuses informations sur les violences rurales et leurs perceptions. Dans une livraison de 1904, Tarnowsky, rejette les crimes, retient les délits et divise la France en cinq ensembles. On peut écarter d'emblée les deux premières catégories formées du département de la Seine et de la France industrielle constituée de quatorze départements. La troisième, créée à partir de huit départements méridionaux, possède de grandes villes maritimes et quelques cités enclavées. La quatrième, baptisée groupe semi-agricole, rassemble le plus grand nombre de départements, 34, dont le cour serait constitué par le bassin de la Loire. Quant au dernier groupe, c'est le «pays agricole par excellence», 29 départements dans lesquels les agriculteurs sont au moins trois fois plus nombreux que «les industriels» ; c'est aussi, ajoute l'auteur de l'enquête, «la partie la plus pauvre et la plus arriérée de la France». Tarnowsky ne se contente pas de donner une photographie, il propose également un taux de «délictuosité» en prenant en compte le nombre de prévenus pour 100 000 habitants. Globalement, la délinquance enregistrée et sanctionnée stagne ou est en recul partout, sauf dans les départements industriels, où l'on compte 686 prévenus - toujours pour 100 000 habitants - alors que dans les départements agricoles on n'en dénombre pas plus de 402.

Dans un précédent numéro, l'auteur anonyme d'un compte rendu n'hésitait pas écrire que, «la vie rurale, la vie arriérée, consiste à vivre toujours entouré des mêmes visages, à entendre toujours les mêmes voix». Aussi, selon les observateurs «fin de siècle», c'est le genre de vie qui conduit à commettre des actes de violence qui prennent des formes particulières. À la veille de la Grande Guerre, les conditions d'existence se sont transformées et le crime a changé, clament criminologues et magistrats : il devient de plus en plus lié aux transgressions de la morale. Pourtant, le criminel des campagnes connaît toujours des «morts grossières, barbares». En effet, dans les zones rurales, écrit par exemple Émile Laurent qui propose depuis 1892 un bilan de l'année criminelle, «le crime revêt une forme particulièrement lâche et cruelle. Longuement préméditée, il s'adresse le plus souvent à des êtres sans défense».

Sans doute convient-il de réfléchir plus longuement au sujet de l'étude comparative de la criminalité des villes et des campagnes qui, d'après les considérations d'Alexandre Lacassagne, offre la possibilité de cerner les formes particulières de la violence rurale. Les historiens de langue anglaise, comme David Cohen ou Eric Johnson, ont privilégié le XIXe siècle : selon eux, des différences significatives entre les violences rurales et les violences urbaines relèvent du simple constat. Dans les années 1960, Denis Szabo, à partir de séries statistiques françaises et belges, avait offert un vaste panorama des criminalités urbaine et rurale, proposant ainsi deux modèles de la violence. Plus récemment, en 1986, dans un ouvrage collectif dirigé par Henri Mendras, Georges Pica se demandait si l'on pouvait encore parler de criminalité rurale ?

Les configurations de la violence

Les configurations des violences rurales au quotidien, qui ne se définissent ni par leur degré de brutalité ni par leur ampleur apparaissent bigarrées et multiples. En faire la recension reviendrait à proposer une énumération oulipienne. Violences de voisinages, violences familiales, certaine formes de violences politiques, sans omettre celles qui s'apparentent aux paroles prononcées et aux mots écrits. En retraçant la destinée du sociologue Etienne, Olivier Nougarède souligne que le verbe, même si on ne doit seul l'incriminer, peut conduire à la mort. Les violences verbales, les échanges injurieux, ne sont pas étudiés pour eux-mêmes, mais plusieurs auteurs en font une des composantes de leur enquête. Jusqu'à présent, les études sur les «paroles de transgression» ont plutôt privilégié les blasphèmes et les injures politiques, et pourtant toute une gamme de paroles considérées comme infâmes ou brutales existent sur la place du village, dans la cour de ferme, dans la maisonnée. et relèvent du quotidien. On peut également noter que les lieux des violences, tels que Bertrand Casiglia les a relevé, dans sept quotidiens et magazines, sont souvent l'objet d'un traitement dépréciatif. En effet, ils semblent toujours appartenir à une zone en déclin et le plus souvent, malgré les indications concrètes, sont qualifiés de «bouts du monde» ou de villages «posés au milieu de nulle part».

 

*   *   *

 

Le découpage du présent livre va du plus concret au plus éloignée, du plus tangible au plus élaboré, du plus immédiat au plus évanescent et suit, pour cela, un rythme en quatre temps : «violences au village, violences de villages» ; «violences individuelles : du très proche au prochain» ; «violences construites, violences représentées» ; «émotions collectives, récurrences, réinventions». Reste à proposer une orientation de lecture, sorte d'état des lieux, sous la forme d'un inventaire sélectif des questions posées dans les contributions qui suivent :

        - La notion même de violence au quotidien s'impose à l'évidence. Rappelons à ce sujet le point de vue d'Ernest Lavisse, considéré en son temps comme le «régent de la République et [le] seigneur de la Sorbonne». Dans ses souvenirs, publiés en 1912, il évoque, à plusieurs reprises, Oisy, le village maternel qui était divisé en deux parties. Tout le monde constate l'existence de menus différends et d'un clivage qui scinde la communauté en deux camps rivaux. En revanche, souligne Lavisse, sur «l'origine de cette dissension, je crois bien que personne n'aurait pu la dire ; elle n'en était que plus violente». En effet, ajoute-t-il, «ces disputes engendraient de vilaines haines». Volet de «l'identité paysanne», les violences au quotidien appartiennent au monde des «taiseux». Le silence enveloppe femmes, enfants, vieillards, mais aussi maris maltraités. Peut-on proposer une typologie de la violence au quotidien qui pourrait dans une certaine mesure se rapprocher du répertoire de la contestation présenté par Charles Tilly ?

        - Les conflits familiaux constituent l'une des grandes configurations des violences au quotidien. François Ploux, historien, s'inscrit dans la perspective ouverte par Élisabeth Claverie et Pierre Lamaison. Il porte son attention sur le Quercy auquel il a déjà consacré plusieurs travaux. Il démontre qu'il existe bien une aire géographique, celle de la maison, qui forme système ; la violence s'inscrit alors dans «la reproduction à l'identique» de cette dernière : un «seul héritier reçoit la totalité du patrimoine d'une maison et acquiert le statut de chef de famille». Les violences familiales apparaissent en fait, complexe et diverses, et elles ne se manifestent pas nécessairement par des coups. Elles prennent d'autres formes. Un exemple suffira à l'illustrer. En 1848, un habitant de Castelmayran, surnommé Mourette, de son vrai nom Jean-Jacques Rousseau, est séparé de sa femme et de ses enfants, car il était persuadé que ces derniers n'étaient pas les siens, et toutes les tentatives de rapprochement ont échoué. La plupart des protagonistes, dans les récits recueillis par un magistrat instructeur, ne parviennent pas à dissimuler la violence de la situation et la souffrance qu'ils éprouvent.

        - Les violences de voisinage ou mitoyennes occupent une place non négligeable dans les enquêtes présentées ici. Arnault Cappeau s'attache, et l'approche est neuve, aux violences que l'on observe lors des conflits de mitoyenneté autour des propriétés bâties et non bâties. Bernard Desmars, note, quant à lui, que la violence est exercée pour l'essentiel par des sédentaires ; il s'agit donc d'une violence de proximité, qui n'est ni une violence du déracinement ni une violence de la misère. En revanche, Patrick Sembel, s'est attaché à la figure du nomade dans les années qui précèdent la Grande Guerre. La fantasmagorie du vol d'enfants alimente les peurs et cristallisent les ressentiments. Les violences représentées relèvent de la construction de figures de l'altérité. Mais on rencontre aussi des «villages en migration»   à l'instar des Limousins, des Marchois, des Berrichons, et des Auvergnats. Dans ce cadre, les violences au quotidien prennent, semblent-ils trois formes : celles qui sont liées aux loisirs, le dimanche et le cabaret ; celles qui sont liées à l'activité professionnelle et à la confrontation avec le monde des autres, communautés rurales ou cités urbaines ; celles qui sont liées au retour, provisoire ou définitif.

        - La définition des rôles regroupe en partie certains points déjà abordés mais l'approche mérite une ample discussion. Anne-Marie Sohn que ce soit à partir d'archives de justice ou de la correspondance de Ménie Grégoire a proposé une définition des rôles féminins et masculins. Assurément les violences peuvent apporter beaucoup. À partir du travail de Martine Segalen on peut constater que les violences, de la Révolution aux années 1950, ne sont pratiquement pas abordées, les proverbes ne retiennent que les conflits d'autorité et les violences qui les accompagnent. Aussi Petra Cador, Isabelle Bernard, Hélène Varlet, François Ploux, Bertrand Casiglia, ou Bernard Desmars, qui distingue très nettement les hommes, les femmes et les jeunes, apportent tous des éléments à la discussion.

        - Enfin on peut se demander si les mues de la violences se traduisent sur le long terme par une désaffection à l'égard de la brutalité ou de certaines de ses formes. Quelques chercheurs ont souligné qu'il existait un processus d'adoucissement des comportements, prolongeant en cela la démonstration de Norbert Elias sur la civilisation des mours. La violence apprivoisée, que l'on observe au XIXe siècle, s'accompagne d'une culture des sentiments ou du moins d'un souci plus grand à l'égard de certaines victimes. Ce qui n'était pas perçu comme des actes de violence le devient ; les violences au quotidien agissent comme des révélateurs, elles laissent transparaître l'effroi, renseignent sur l'indifférence et rendent perceptibles les seuils du tolérable

Frédéric Chauvaud et Jean-Luc Mayaud

 

 

Table des matières

Avertissement

Introduction, par Frédéric Chauvaud et Jean-Luc Mayaud

I. Violences au village, violences de village

II. Violences individuelles : du très proche au prochain

III. Violences construites, violences représentées

IV. Émotions collectives, récurrences, réinventions

Conclusions