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Voies nouvelles pour l'histoire du Premier Empire. Territoires, pouvoirs, identités

Textes réunis et présentés par Natalie PETITEAU

format 14x22 cm, 302 pages, ISBN 2-910828-27-1, 18 euros
© Boutique de l'Histoire éditions, 2003

Introduction

Table des matières

Organisé en mai 2000 à l'Université d'Avignon, ce colloque réunit seize historiens proposant de nouvelles approches de l'histoire du Premier Empire, laquelle peine encore trop souvent à sortir du genre biographique et du ton hagiographique.
En premier lieu, des réflexions sur les progrès de l'idée nationale dans le cadre des différents territoires soumis au pouvoir napoléonien permettent de replacer l'histoire des années 1800-1815 dans un espace européen et dans une chronologie embrassant l'ensemble du XIXe siècle.
Après quoi de nouvelles analyses sur la formation et la construction du pouvoir napoléonien soulignent le rôle essentiel de tous les acteurs du règne, et viennent corriger le cliché répandu par Alfred de Musset selon lequel «un seul homme était alors en vie en Europe».
Sont enfin examinées les identités nées de l'Empire, période notamment marquée par une recomposition sociale d'envergure.Toutes ces thématiques renvoient aux travaux menés dans le cadre du Laboratoire d'histoire de l'Université d'Avignon, consacré aux «Territoires. Pouvoirs. Identités».

Ont participé à ce colloque :Jacques-Olivier BOUDON, Claude-Isabelle BRELOT, Antoine CASANOVA, Nicole GOTTERI, Richard HOCQUELLET, Jean-Pierre JESSENNE, Annie JOURDAN, Michel KERAUTRET, François LALLIARD, Jean-Marc LARGEAUD, Jean-Luc MAYAUD, Matthieu de OLIVEIRA, Natalie PETITEAU, André PALLUEL-GUILLARD, Patrick VERLEY, Stuart WOOLF.

 

 

Introduction

 

De l'histoire de Napoléon Ier à l'histoire du Premier Empire
Natalie PETITEAU

En se proposant pour thème de réflexions les rapports entre territoires, pouvoirs et identités, le laboratoire d'histoire de l'Université d'Avignon1 offre des voies de recherche fécondes pour un renouvellement de l'histoire du Premier Empire : si celle-ci a encore souvent mauvaise presse, elle n'en demeure pas moins un domaine que les contemporanéistes se doivent de ne pas négliger. Car il y a bien là sujet d'histoire essentiel puisque ces années sont à la charnière des temps modernes et du monde contemporain: le régime alors en place en France a d'importantes conséquences sur la vie des Français et, même, de l'ensemble des Européens, pour plus d'un siècle. Observer les rapports que les hommes et les femmes du XIXe siècle, contemporains ou non de Napoléon, ont eu à l'Empire permet de rendre compte directement de cette emprise, qu'elle ait été fondatrice ou stérilisante, selon les domaines. C'est ainsi s'engager sur les voies de renouvellement de cette histoire. Cela suppose de prendre connaissance de l'historiographie existante, y compris sur les plans biographique ou politique et militaire, qui paraissent pourtant si bien connus. Cela passe aussi par le retour à l'histoire sociale de la période et à la perception du régime par ses administrés. C'est enfin réinsérer le Premier Empire dans une approche qui prenne en compte sa portée dans le moyen terme.

Au total, pour guider le lecteur dans les actes de ce colloque, il a semblé utile de préciser les cadres de cette rencontre. Il a paru nécessaire de faire un certain nombre de rappels historiographiques afin d'inscrire les textes de chaque auteur dans leur champ de recherche : il convenait d'indiquer d'entrée de jeu l'esprit dans lequel chaque participant au colloque est venu enrichir la réflexion générale. Mais il est aussi apparu qu'il ne fallait pas dissimuler les manques de cette rencontre : il aurait été dommage de passer sous silence les apports essentiels de travaux contemporains - et, même, postérieurs -  à la tenue de ce colloque, qui, pour des raisons variées, n'ont pas été représentés lors de ces séances de travail.

1 - La longue emprise du genre biographique et hagiographique

Une histoire qui a longtemps oscillé entre légende dorée et légende noire

À l'issue d'un bilan historiographique des années 1800-18152, il apparaît que l'histoire de l'Empire a longtemps fait figure d'histoire impossible. Ce fut en effet déjà le sentiment des contemporains eux-mêmes, tel Mathieu Molé, qui, dans ses Souvenirs de jeunesse, a souligné combien il est «difficile de toujours juger la part de vérité qui existe derrière [l]es actes [de Napoléon] ou ses paroles »3. Et en 1827, Norvins a exprimé un sentiment tout à fait semblable : « L'examen de la vie de Napoléon, me disais-je, laisse dominer trois grands caractères : l'excès du génie, l'excès de la fortune et l'excès du malheur. L'écrivain, quel qu'il puisse être, doit trembler à l'aspect de ces proportions colossales»4. Mais la lecture de ces textes révèle de surcroît que l'on ne songe alors, et pour longtemps, qu'à écrire l'histoire de Napoléon et nullement celle de tous les hommes de son temps. Ce qui passionne les Français est le destin de celui que tous les auteurs présentent comme « le grand homme», on a donc souvent écrit l'histoire de Napoléon, mais en négligeant longtemps celle de l'Empire et, plus précisément, en oubliant donc les injonctions de Marc Bloch5, celle des Français sous l'Empire.

L'histoire des années 1800-1815 a d'abord été une histoire centrée sur la personne même de l'empereur. Les premières pages de cette histoire ont été écrites dans un but de propagande au service du régime6, si bien que l'historiographie a été largement dominée par des ouvrages qui étaient des biographies de Napoléon. En 1948 encore, Louis Madelin, présentant le onzième volume de son Histoire du Consulat et de l'Empire, intitulé La Nation sous l'empereur, remarque que « longtemps encore, la Nation paraîtra aux historiens de l'Empire enveloppée d'une sorte de pénombre ; on dirait, à les lire, que la vie du pays tout entier a tenu dans celle de son chef et, quinze ans, s'y est absorbée »7. De fait, le ton des successives biographies de Napoléon a oscillé entre apologie systématique et dénigrement parfois outrancier, au gré du contexte politique dans lequel elles étaient rédigées8. En 1967 encore, Jacques Godechot souligne que «[l']histoire [de l'Empire] subit avec force les répercussions de l'actualité»9.

On sait, notamment depuis les travaux de Jean Tulard, la force de la légende noire, en France, au lendemain de 181410, force telle qu'elle durcit bien vite les positions et suscite la réaction des apologistes qui triomphent finalement avec le romantisme. Le point culminant de cette légende dorée est atteint lors du retour des cendres11, permettant à Louis-Philippe de se draper dans la gloire de l'Empire pour mieux briser l'élan d'un bonapartisme lié alors au libéralisme. Or, sous Napoléon III, l'histoire officielle de l'Empire demeure sans véritable portée, la préoccu-pation du neveu semblant être surtout de n'être pas victime de l'ombre de son oncle. Toutefois, parce qu'il est alors difficile d'attaquer ouvertement le gouvernement bonapartiste, certains historiens jouent un rôle d'opposition essentiel en dénonçant le 18 Brumaire et ses conséquences. Même après 1870, l'histoire de Napoléon demeure un enjeu dans une France qui tente de reconquérir sa place en Europe et dans le monde. Dès 1871, Gambetta avoue son admiration pour celui qui, affirme-t-il, « a fait la France, malgré tout, incomparablement belle et puissante »12, propos annonciateur, en un certain sens, de ceux de Barrès encensant un Napoléon « professeur d'énergie »13. Et l'attitude de Pierre Larousse témoigne des ambiguïtés en même temps que des embarras des républicains face au bras armé de la Révolution devenu souverain dictatorial14. L'histoire napoléonienne a finalement fait le jeu du nationalisme, avant comme après 1918, si bien que les cérémonies commémoratives du centenaire de la mort de Napoléon sont marquées par de vibrants discours qui sont autant d'hommages à l'empereur qu'aux vainqueurs de la Grande Guerre, et cette tendance apologétique se poursuit jusqu'en 1945. Alors qu'Alphonse Aulard a proposé une approche plus distanciée15, Édouard Driault laisse bientôt la Revue des Études napoléoniennes emprunter la voie de l'apologie qui annonce les vibrants éloges du maréchal Foch en 1921, relayés dans la presse par l'hagiographie d'un Lacour-Gayet, mais aussi d'un Élie Faure, ou encore d'un Louis Madelin16.

Un genre biographique qui peut aussi être générateur de renouvellements

C'est pourtant sous couvert d'une approche biographique, mais à la façon, cette fois, de Lucien Febvre étudiant Philippe II et la Franche-Comté, que les premiers renouvellements sérieux sont intervenus dans l'approche de l'histoire de l'Empire : ainsi, sous la direction d'Alphonse Aulard, Pierre Conard réalise sa thèse sur Napoléon et la Catalogne, soutenue en 1910, et Jacques Rambaud mène à bien, en 1911, son doctorat sur Naples sous Joseph Bonaparte17. Une véritable histoire de l'Empire, et non plus seulement de l'empereur, apparaît également dans ce qui est pourtant, une fois encore, une biographie, affranchie, toutefois, de l'anecdotique : celle que signe Georges Lefebvre en 193618. Et c'est encore par un renouvellement du genre biographique que Jean Tulard a définitivement mis à l'honneur l'histoire de l'Empire dans l'Université française, publiant un Napoléon dont chaque chapitre s'achève, de façon novatrice, par une présentation des « débats ouverts », mais aussi des sources à exploiter, rubriques qui sont autant d'occasions de repérer les questions à renouveler19. Quelques temps après, paraît en France la biographie signée dès 1971 par Albert Manfred à Moscou, qui montre lui aussi comment une histoire centrée sur un grand personnage peut être l'occasion d'insérer l'histoire de l'Empire dans des problématiques nouvelles20. Plus récemment, Luigi Mascilli Migliorini a mis a profit une magistrale biographie de l'empereur pour souligner entre autres que l'établissement de l'Empire était une tentative de proposer à l'Europe une régime politique capable de prendre en compte des données héritées de différents États21.

Pour sa part, Antoine Casanova, en s'engageant dans une véritable biographie intellectuelle de Napoléon, montre qu'interroger le parcours d'un souverain peut être un moyen d'observation du processus de transfert des idées du siècle des Lumières au siècle du Romantisme. Car ce héros romantique par excellence qu'était Napoléon était aussi, et avant tout, un disciple des philosophes. En examinant minutieusement la genèse et la filiation des paroles de Sainte-Hélène, Antoine Casanova invite de surcroît à envisager les actes politiques de Napoléon sous deux jours nouveaux, celui de la personnalité complexe de l'empereur et celui de ses jugements sur la Révolution22.

2 - Les nouvelles approches du politique et du militaire

L'Empire et les identités nationales : de l'histoire de la France à l'histoire de l'Europe

Les années 1800-1815 sont non seulement celles de l'empire d'un souverain sur les Français, d'un Empire fondé sur le charisme d'un chef vainqueur, mais aussi celles de l'exercice du pouvoir français sur des peuples étrangers, d'un bouleversement complet de l'Europe. Elles offrent le paradoxe de signifier tout à la fois exportation de la Révolution et soumission à un pouvoir extérieur, lequel peut être animé de la foi sincère en la possibilité de créer une société bien ordonnée et d'établir une administration efficace23. Pour le monde du travail germanique libéré des contraintes corporatives ou pour les paysans prussiens désormais libres de leur personne, le sens de ces années n'est sans doute politiquement pas le même que pour les familles françaises, mais aussi belges ou italiennes, qui finissent par ne plus voir dans l'Empire que le règne de la conscription. Il est probablement différent, également, pour les hommes et les femmes dépendant des activités commerciales des centres portuaires victimes du blocus. Si bien que s'interroger non plus sur l'image de Napoléon mais sur celle de l'Empire en Europe, c'est s'engager dans de nouvelles approches de l'histoire de cette période, dans le but de saisir les implications politiques des conquêtes militaires. Sans oublier, cependant, que Napoléon ne s'est pas engagé dans la réalisation d'un vaste projet mis au point à l'avance24. Toutefois, convaincu de la supériorité du système français en tous domaines, croyant que la paix ne pourrait être instaurée durablement en Europe qu'à partir de la disparition de l'antagonisme Ancien Régime/Révolution, Napoléon a privilégié la méthode de la «révolution par en haut », sans se préoccuper des réactions des populations, ou sans les comprendre lorsque, comme au Tyrol par exemple, elles se sont exprimées avec vigueur, tandis qu'en Prusse, les guerres ont finalement pris la forme de «guerres de libération », à la fois réformatrices et nationalistes, dans une recherche de réponse allemande face à un modèle français considéré comme un échec.

André Palluel-Guillard comme Stuart Woolf ont posé la question essentielle de la perception des victoires par les Français, mais aussi par les autres Européens. L'idée nationale serait le grand héritage du Consulat et de l'Empire et, par ce fait, les années napoléoniennes seraient fondatrices du contemporain, si l'on admet que l'idée nationale est une caracté-ristique de la contemporanéité25. Il s'agit donc de comprendre en quoi ces sacrifices demandés aux Français pour faire triompher dans toute l'Europe la cause de leur nation ont pu rejaillir sur leur construction identitaire. En tout cas, souligne Stuart Woolf, accepter le sacrifice de sa vie constitue bien une preuve de l'intériorisation de l'idée de nation. L'Empire appelle une histoire à l'échelle européenne afin de mesurer partout les conséquences de la conquête et de la politique d'intégration au Grand Empire26: il s'agit notamment d'observer avec Stuart Woolf, d'un point de vue européen et non plus seulement français, comment les hommes de ce temps ont répondu à l'influence des institutions et du droit français, à l'emprise du pouvoir impérial, à la force du modèle social français. Stuart Woolf a particulièrement bien souligné combien il convient d'être attentif aux différences sociales et aux histoires respectives des États européens pour apprécier ce que pouvait signifier la nation dans l'Europe napoléonienne : l'émergence du sentiment national est complexe et l'intériorisation de l'idée de nation est souvent un processus lent que le court terme des années 1800-1815 ne suffit pas à embrasser, d'autant qu'il convient de faire une différence entre le sens politique et le sens culturel.

En Italie ou en Allemagne, l'expression du sentiment national se manifeste face à l'arrivée des Français, de même que celui-ci apparaît en Russie au moment de la déroute de l'armée française. Cependant, si les guerres que la Prusse ou l'Autriche ont menées contre la France ne sont pas perçues comme de véritables guerres nationales, c'est parce qu'elles se sont inscrites, pour les hommes du rang, dans la continuité des guerres déjà menées avant 1789. À propos du Wurtemberg, en revanche, Michel Kerautret montre que la période napoléonienne a laissé émerger la réalité d'un État nouveau, tandis qu'en Hollande, pour Annie Jourdan, il y a renforcement du sentiment national. L'hypothèse de l'émergence de «nationalismes du ressentiment » est donc confirmée par les débats du présent colloque, et Richard Hocquellet plaide en ce sens après son étude du cas espagnol, lequel appelle aussi à une réflexion sur le fonctionnement du pouvoir napoléonien hors de France27.

Réflexions nouvelles sur le fonctionnement des pouvoirs

Depuis 1988, le plaidoyer pour de nouvelles approches du politique a largement été entendu dans tous les domaines de l'histoire28: les historiens de l'Empire en font la démonstration, en réfléchissant sur ce qui a été constitutif de la légitimité que Napoléon a su un temps acquérir29. Annie Jourdan a déjà dressé un tableau novateur de la politique de mécénat engagée par Napoléon30, mais bien d'autres voies restent à explorer pour mieux comprendre ce qu'a réellement été, dans son essence comme dans son existence, ce régime héritier tout à la fois de la Révolution - après tout Napoléon est empereur des Français - et de la France des rois - puisqu'il y a rétablissement d'une monarchie héréditaire31. En étudiant pour ce colloque les fondements religieux des pouvoirs de la quatrième dynastie, Jacques-Olivier Boudon32 estime même qu'il y a tentative de rétablissement d'une monarchie chrétienne ; en tout cas, la France post-révolutionnaire se trouve dotée, par la volonté de Napoléon, d'un encadrement religieux d'importance. Mais comment cette politique, qui vise tout à la fois à établir la paix civile et à consolider le pouvoir napoléonien, a-t-elle été perçue33 ?

Voilà qui appelle l'interrogation de sources nouvelles, et Nicole Gotteri y incite particulièrement en présentant la genèse des bulletins de police. Car examiner le processus d'élaboration de ces bulletins quotidiennement mis sous les yeux de l'empereur, c'est un moyen d'analyser les jeux de concurrence entre les différentes polices de l'empereur. Mais jusqu'où les écoute-t-il ? Il semble bien que les bulletins de Savary n'aient eu qu'un impact très relatif, Napoléon se fiant peut-être davantage aux polices parallèles auxquelles il recourt, mais que l'on connaît moins encore. Reste que les bulletins ont été conçus par Savary comme un tableau journalier complet de la situation de l'Empire, et sans doute apporteront-ils beaucoup aux réflexions sur l'établissement des liens politiques dans les communautés villageoises entre 1799 et 181534. En transposant à l'Empire les problématiques sur lesquelles ont débouché des colloques récents35, Jean-Pierre Jessenne invite à observer les réalités du fonctionnement des pouvoirs politiques au village, liés à l'exercice de la puissance économique et/ou sociale. En ce domaine, Matthieu de Oliveira suggère combien il est utile de s'intéresser réellement à l'histoire des communes cadastrées sous l'Empire, ce à quoi invitait déjà Albert Soboul dans son ouvrage posthume publié en 198336. Avec ce travail dédié aux départements nouvellement entrés dans le giron français, on voit aussi qu'il faut prendre en compte l'impact des conquêtes militaires sur le devenir des populations.

Pour une nouvelle histoire du fait militaire

L'autre intérêt du texte de Matthieu de Oliveira est d'indiquer que la conquête ne s'est pas faite uniquement par les armes, car, dans les départements belges, le mètre des arpenteurs a également joué un rôle essentiel. Dans la lignée d'une nouvelle histoire culturelle37 s'interrogeant notamment sur les identités, Jean-Marc Largeaud, en analysant comment la mémoire de Waterloo a participé en France à la culture de la « défaite glorieuse »38, montre combien il est utile de lire de façon tout à fait nouvelle ces pages d'histoire que l'on croyait si bien connaître. Il prouve aussi, du même coup, la pertinence d'une réinsertion de l'Empire dans le moyen terme : repérer les traces de la mémoire de Waterloo dans la formation de l'identité culturelle des Français du XIXe siècle, c'est rappeler en quoi le XIXe siècle est sans doute en partie le siècle de Napoléon. C'est en tout cas mesurer le poids de ces années de guerre sur les générations qui les ont vécues, puis sur celles qui en ont entendu les récits. À ce propos, on bénéficie désormais, grâce à l'ouvrage d'Annie Crépin, d'une chronologie et d'une géographie des attitudes à l'égard de la conscription39, et c'est pourquoi il semble utile, également, d'écrire l'histoire du destin des vétérans de l'Empire afin de mesurer l'effet que les absences, les blessures, mais aussi les résistances, consécutives à la conscription ont pu avoir sur le devenir politique, économique et social des Français40. Interroger les sources militaires est une voie particulièrement féconde pour en savoir plus sur la vie des citoyens/sujets de l'Empire

.Mais lire l'histoire militaire de cette période, c'est aussi la relire dans ses liaisons politiques. Richard Hocquellet, en revenant sur l'histoire de l'Espagne41, souligne les imbrications du politique et du militaire du côté de la nation agressée - mais est-ce déjà une nation, tel est l'un des objets du débat. En repérant, au travers de la complexité de la guerre engagée en 1807, les rythmes de la reconstitution d'un pouvoir résistant et autonome, il met en évidence le rôle des composantes historiques de l'ancienne monarchie plurielle, montrant de ce fait combien, décidément, les années 1800-1815 sont des années de synthèse entre l'ancien et le nouveau. Décelant dans ce mouvement l'émergence d'un sentiment national, il invite à la prise en compte de la postérité de l'Empire, laquelle est à lire aussi dans l'histoire sociale.

3 - Les groupes sociaux dans l'Empire

Un renouvellement historiographique à partir de l'histoire des élites

Parce que la place des notables a été essentielle dans l'ouvre de recomposition sociale entreprise par Napoléon, son régime a produit d'abondantes sources reflétant sa volonté de dresser un inventaire exhaustif des élites de la nation. Dès 1969, Louis Bergeron et Guy Chaussinand-Nogaret, avec la collaboration du professeur américain Robert Forster42, ont lancé une enquête qui a débouché sur la publication des volumes consacrés aux Grands notables du Premier Empire43, attestant leur dynamisme, même si la Révolution a été, dans certains départements, un accélérateur d'ascension sociale, même si les noblesses de l'Ancien Régime ont préservé nombre de leurs positions. C'est précisément avec l'histoire des noblesses que l'histoire sociale de l'Empire a poursuivi ses renouvellements. Jean Tulard a pour sa part fait une mise au point sur l'histoire juridique des titres créés en 1808, soulignant l'intérêt des fonds privés déposés par les grandes familles de l'Empire dans la série AP des Archives nationales44. Claude-Isabelle Brelot, qui avait alors déjà commencé ses travaux sur les noblesses de Franche-Comté45, tire notamment profit de tous les fonds privés, de province ou d'ailleurs, déposés ou non, pour réinsérer l'histoire de cette nébuleuse sociale dans un moyen terme posant, entre autres questions, celle de la réussite ou de l'échec de la noblesse impériale. Ses réflexions sur les élites, sans cesse enrichies46, l'ont incitée à revenir  sur la réinvention des noblesses par l'Empire et à souligner que ce régime, en persistant à respecter l'égalité de tous devant la loi, malgré la création d'une hiérarchie de titrés, a introduit la mondanité comme critère de distinction essentiel, et a proposé, de ce fait, une voie singulière de conciliation des élites

.Surtout, la volonté napoléonienne de recomposition de l'ordre social a introduit dans la société française du premier XIXe siècle des formes de fluidité attendues dès le XVIIIe siècle47. En organisant la Légion d'honneur puis en distribuant des titres de noblesse selon une hiérarchie précise48, le Consulat et l'Empire ont fixé les règles du jeu social en les organisant autour de principes méritocratiques. Si ces derniers contribuent à faire de la noblesse impériale un groupe qui, au cour de l'aventure révolutionnaire et impériale, a su tirer parti de l'imprévu, il a dû également, pour ce faire, accepter une mobilité géographique constitutive de la réussite. Il convient du reste sur ce point de faire la distinction entre mobilité des élites d'envergure nationale, inscrites dans un espace aux dimensions souvent européennes, et élites d'envergure départementale, caractérisées souvent elles aussi par une certaine mobilité, inscrite néanmoins dans un espace plus réduit.

Dans la lignée de ces travaux qui ont souligné tout l'intérêt des biographies sociales, François Lalliard, tout en renouvelant lui aussi le genre biographique, a analysé la fortune des Berthier49: cela lui permet de montrer en quoi l'institution juridique du majorat a joué le rôle d'un marqueur d'identité pour ce lignage de l'un des plus hauts dignitaires de l'Empire. Il reste néanmoins beaucoup à faire sur les élites impériales: si Denis Woronoff a analysé le monde des sidérurgistes50, si Serge Chassagne a consacré sa thèse aux patrons cotonniers51, si les travaux sur les élites religieuses ont beaucoup avancé grâce à Jacques-0livier Boudon52, la série des Grands notables n'est pas achevée, les fonds privés ne sont pas tous dépouillés, ni même repérés, et les titrés impériaux de province, hormis ceux de la Franche-Comté, demeurent encore souvent bien peu étudiés. Il est vrai que l'histoire de cette catégorie conduit à prendre en compte des élites de faible envergure: les anoblis de l'Empire restés enfermés en leurs provinces sont ceux qui permettent de parler d'échec de la noblesse impériale, et ils renvoient alors l'historien à l'analyse de toutes ces catégories intermédiaires, de ces couches moyennes qui manquaient dans ce colloque, parce que plus mal connues et plus délaissées encore que les catégories populaires.

L'impact de l'Empire dans les milieux populaires : de l'histoire sociale et politique aux apports de l'histoire économique

Car l'essentiel, si l'on veut renouveler l'histoire de l'Empire, n'est-il pas de s'interroger sur la réception de ce régime se proclamant héritier de la Révolution? Ce sont paradoxalement les travaux de Louis Bergeron sur les élites qui ont conduit aux commentaires les plus pertinents sur la position des catégories inférieures de la société impériale. La composition des collèges électoraux indique en effet, en négatif, « la montée du mépris pour le peuple, non propriétaire ou si peu, mineur, partout exclu, piétaille que le régime repousse, rejette en deçà de la définition du "peuple de France". Cet aspect de la société du XIXe siècle, ce n'est pas la révolution industrielle qui l'a inventé, c'est plutôt l'Empire et la mise en place de la société des notables »53. Or, à ce mépris du régime a répondu le silence des historiens. Toutefois l'abondance de sources a permis de saisir nombre de situations de détresse: les enrôlements volontaires dans l'armée sont le fait non seulement des orphelins ou des enfants de prolétaires démunis de tout, mais aussi et surtout de fils d'artisans et de boutiquiers. Mais faut-il rester, avec Albert Soboul, sur le sentiment d'une amélioration de la condition ouvrière54, ou faut-il retenir, avec Louis Bergeron, que le salariat est le grand perdant de la société impériale55 ? En fait, du monde du travail urbain, seul le faubourg Saint-Antoine, à Paris, est bien connu56. Et dans la question essentielle de l'attitude des citadins français à l'égard de l'Empire, on peut tout au plus souligner que seules la capitale et les grandes villes auraient échappé à une hausse importante des prix des denrées de premières nécessité57. On regrettera donc que la société urbaine n'ait pas pu faire l'objet d'une communication lors de ce colloque58.

Toutefois, en acceptant de s'interroger sur la conjoncture économique de la période, Patrick Verley rappelle qu'il y a bien des recherches à mener, bien des séries statistiques à construire et à exploiter pour mesurer notamment l'impact de l'instabilité politique et militaire sur l'inves-tissement, ce qui permettrait une meilleure connaissance de ce qui influe directement sur le travail urbain. Cependant, montre Patrick Verley, la France s'est alors engagée dans la voie d'une spécialisation croissante, caractéristique des pays industriels avancés. Quant à la connaissance des flux financiers, elle a récemment bénéficié de la thèse de Matthieu de Oliveira59. Dans un autre domaine, les travaux de Silvia Marzagalli sont d'un grand apport sur les conséquences du blocus: en examinant la situation économique de trois ports majeurs de l'Empire, Bordeaux, Hambourg et Livourne, elle conclut à la nécessité de relativiser le poids de ce dirigisme économique sur le négoce, tout en soulignant l'état déplorable de la population bordelaise en 1808, conséquence du ralentissement de l'activité60.

Le monde rural  resterait-il donc le grand perdant de ces avancées récentes de la recherche ? Longtemps, la vie des campagnes sous l'Empire n'a réellement suscité d'intérêt que dans le cadre ou en prolongement de quelques thèses61. Ces travaux, comme les bulletins de police, mettent en évidence que le tableau traditionnel de campagnes satisfaites de l'Empire est à nuancer, tandis que s'opère une accentuation de la hiérarchisation de la société paysanne62. Faut-il pour autant retenir qu'il y aurait eu une systématique dissolution de la communauté de village? Jean-Pierre Jessenne a montré qu'il semble que, bien au contraire, les communautés ont été redynamisées par la nécessité d'assimiler les normes fixées depuis 1789: elles seraient même devenues le point de passage obligé de l'intégration des ruraux à l'État-Nation. Mais il reste encore beaucoup à faire, en réponse, notamment, aux invitations que Jean-Luc Mayaud avait formulées lors du colloque: car il est temps de revenir aux sources, qu'il s'agisse des archives communales ou des archives judiciaires, des sources militaires ou de la masse des actes notariés. Ainsi, par des études fines et nominatives, il sera possible de cerner les réceptions de l'Empire dans les villages ou les quartiers urbains63, afin de préciser entre autres comment se font les ruptures et où s'affirment les continuités avec l'Ancien Régime, par delà les bouleversements révolutionnaires.

***

Finalement, tous les participants du colloque se sont rejoints dans la même certitude que nous sommes bien, avec l'histoire de l'Empire, face à un terrain qui mérite renouvellement des approches et multiplication des travaux. Car ce terrain est largement en friche, victime sans doute d'une abondance de sources jusqu'à présent peu ou pas lues. De futurs thésards trouveront dans ces communications nombre de sujets de recherches, mais aussi des bases solides pour enrichir les réflexions déjà suggérées par les colloques du bicentenaire de la naissance de Napoléon, puis par les synthèses qui se sont depuis multipliées. En l'état actuel de la recherche, il apparaît combien il faut se défier des images véhiculées par une historiographie longtemps marquée par des partis-pris bien peu scientifiques. En partant d'un questionnement autour des territoires soumis au pouvoir napoléonien, on en vient à relever que l'affirmation de leur identité se fait en partie en réaction contre le régime impérial ou par adhésion à celui-ci : comprendre la vie des Européens à l'heure de ces mutations politiques majeures, c'est s'interroger sur le sens même que les hommes politiques de ce temps ont voulu donner aux choix qu'ils ont alors faits, c'est observer la gestation de l'Europe contemporaine, c'est aussi réfléchir sur la façon dont les différents groupes sociaux ont réagi à l'égard des normes imposées. Autrement dit, c'est analyser comment a été vécue et pensée l'entrée dans le XIXe siècle, et pas seulement par les élites, mais aussi par les anonymes.

 

 

Table des matières

 Introduction par Natalie PETITEAU

Première partie : Les voies d'affirmation d'une identité des territoires soumis au pouvoir napoléonie
L'idée de nation en France entre 1800 et 1815 par André PALLUEL-GUILLARD
L'idée de la nation hors de France à l'époque napoléonienne par Stuart WOOLF
La recomposition politique et territoriale de l'Espagne pendant la Guerre d'indépendance par Richard HOCQUELLET
Napoléon, Frédéric et la naissance du Wurtemberg moderne par Michel KERAUTRET
Impossible fusion ou impossible réunion ? Napoléon et la République batave par Annie JOURDAN

Deuxième partie : La construction de l'identité du pouvoir napoléonien
La réalisation du cadastre impérial dans le département de l'Escaut par Matthieu de OLIVEIRA
Quelques remarques sur l'économie française à l'époque impériale par Patrick VERLEY
Communautés, communes rurales et pouvoirs dans l'État napoléonien par Jean-Pierre JESSENNE
L'information de l'Empereur d'après les bulletins de police de Savary par Nicole GOTTERI
Les fondements religieux du pouvoir impérial par Jacques-Olivier BOUDON

Troisième partie : Les identités nées de l'Empire
La noblesse au temps de l'égalité par Claude-Isabelle BRELOT
L'institution du majorat, ciment de l'identité impériale ou facteur d'acculturation lignagère ? par François LALLIARD
Une friche historiographique : le monde rural par Jean-Luc MAYAUD
Matérialismes, expériences historiques et traits originaux des élaborations philosophiques de Napoléon Bonaparte par Antoine CASANOVA
Mémoire et identité : Waterloo et la genèse de la « défaite glorieuse » par Jean-Marc largeaud