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Christian Amalvi, Le goût du Moyen Age
2ème édition augmentée d'une postface (1ère édition, Plon 1996)

format 15,5x24 cm, 334 pages, ISBN 2-910828-24-7, 19 euros
© Boutique de l'Histoire éditions, 2002
Illustration de couverture : polychromies des portails de la Cathédrale d'Amiens, création Skertzò

Postface à la 2ème édition

Table des matières

Le Moyen Age constitue depuis le XVIIIe siècle un enjeu majeur de notre culture et de notre histoire. Pour les Philosophes du XVIIIe siècle, il représente une période de fer, un trou noir de la civilisation occidentale plongée dans les ténèbres de la barbarie, qui n'est sortie de l'obscurantisme que par la double rupture de la Renaissance et de la Réforme. Ces sombres images ont néanmoins fasciné les créateurs romantiques, qui, tout en détestant ses aspects les plus terrifiants - la croisade et les bûchers de l'Inquisition en Languedoc - ont proclamé, avec Victor Hugo et Michelet, que cette période correspond à l'enfance de notre nationalité et célébré sur tous les tons ses aspects les plus truculents : la fête des fous, la Cour des miracles, la démesure de l'homme médiéval déchiré entre l'ange et la bête, la chair et l'esprit, la terre et le ciel. Le Moyen Age a également déchaîné aux XIXe et XXe siècles passions politiques et religieuses. Pour les nostalgiques de la monarchie et de la Chrétienté, il incarne un fabuleux âge d'or, où il faisait bon vivre sous le gouvernement paternel des moines et des rois, pour les républicains il représente une funeste période dominée, depuis le baptême de Clovis, par la sainte alliance du trône et de l'autel. Néanmoins la gauche s'échine au XIXe siècle à exhumer du plus lointain passé médiéval des événements annonciateurs de la rupture libératrice de 1789 : le mouvement communal au XIIe siècle et la révolution d'Etienne Marcel en 1358, qualifié de Danton du XIVe siècle ! Bon gré, mal gré, la bannière de Jeanne d'Arc et la trogne populaire de Duguesclin, ces deux héros de la Patrie, parviennent à rassembler dévots de Marianne et enfants de Marie. Or, ce sont ces épiques batailles de mémoire autour du Moyen Age que raconte ce livre plein de bruit et de fureur. En effet, en France, probablement plus qu'ailleurs, le Moyen Age, cette époque fondatrice de notre identité nationale, dure particulièrement longtemps.

Christian Amalvi, né en 1954 à Montauban, ancien élève de l'École nationale des Chartes, docteur en histoire, conservateur à la Bibliothèque nationale jusqu'en 1991, est aujourd'hui professeur d'histoire contemporaine à l'Université Paul Valéry de Montpellier. Ses travaux portent sur la vulgarisation scolaire et populaire de l'histoire, l'analyse de l'image dans tous ses états, l'étude des biographies d'historiens de l'époque moderne et contemporaine. Il a publié notamment : De l'art et la manière d'accommoder les héros de l'histoire de France, Paris, Albin Michel, 1988 ; Les Héros de l'histoire de France, Toulouse, Privat, 2001 ; Répertoire des auteurs de manuels scolaires et de livres de vulgarisation historique de langue française de 1660 à 1960, Paris, Boutique de l'histoire, 2001. Le Goût du Moyen Age publié par la Boutique de l'histoire est la réédition mise à jour d'un livre paru chez Plon en 1996, dans la collection Civilisation et mentalités dirigée par Anthony Rowley, et aujourd'hui épuisé

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Postface à la 2ème édition

 

Le Goût du Moyen Age, publié au cours de l'hiver 1996, rendait compte de la passion qu'éprouvent les Français pour leurs origines médiévales de l'âge des Lumières à l'année 1995. Six ans à peine s'étant écoulés depuis sa rédaction, est-il bien nécessaire de dresser aujourd'hui un bilan de la place qu'occupe cette période dans notre société ? Oui, car, en six ans, des événements de grande portée, parfois sans rapport direct avec notre histoire, mais qui ont de profondes répercussions sur notre manière de l'appréhender rétrospectivement, éclairent non seulement notre intérêt pour le Moyen Age, mais aussi, de manière plus générale, notre rapport au passé et notre sensibilité au temps et à la mémoire. On peut les envisager sous quatre angles complémentaires : historiographique ; artistique et esthétique ; mémoriel ; littéraire.

D'un point de vue historiographique, l'horizon de ces brèves années est marqué par le succès d'ouvres ambitieuses et la disparition de grandes figures de la recherche scientifique souvent connues du grand public. L'année 1996 est ainsi dominée par le Saint Louis de Jacques Le Goff chez Gallimard, véritable "morceau de roi". A travers cet ouvrage monumental, Jacques Le Goff cherche à connaître le vrai Louis IX, en partie masqué par les récits hagiographiques de ses contemporains. S'appuyant notamment sur les mémoires de son ami Joinville, un laïc, il est parvenu à saisir l'homme dans son intimité et sa complexité que cachait le saint de la légende : "saint Louis ne fut pas seulement le sage au pied de son arbre. L'historien l'a débusqué : pieux, bon mangeur et grand amoureux". Cependant, dans le parcours scientifique de Jacques Le Goff, cette ouvre biographique demeure, malgré son ampleur et sa qualité, une exception :

"Dans le mouvement auquel j'appartiens, celui de la revue Les Annales, on n'aime guère les biographies. Pour le Moyen Age, elles ne concernent en effet que ceux dont on connaît la vie : les monarques. Et nous, défenseurs de la "nouvelle histoire", nous avons toujours privilégié le peuple, les comportements, la géographie, les climats, la théorie de l'histoire. Saint Louis était donc une sorte de pari."

En 1999, Jacques Le Goff et Jean-Claude Schmitt dirigent la publication du Dictionnaire raisonné de l'Occident médiéval chez Fayard, qui dresse, en référence à l'ouvre pionnière de Marc Bloch, une sorte de bilan des grands chantiers et des axes majeurs de la recherche en histoire médiévale depuis plus d'un quart de siècle. Leur ambition est en effet : "non seulement  [de] donner des informations, mais [de] rendre compte du développement constant d'un savoir - l'histoire du Moyen Age -, nous faire l'écho des hypothèses des chercheurs, révéler leurs débats, éclairer une histoire en devenir, tout en la fondant sur des analyses et des connaissances précises. [.]
Ce Dictionnaire raisonné n'est pas le produit d'une "école" d'historiens, moins encore le manifeste d'une "chapelle". Nous avons simplement voulu faire passer les acquis du renouvellement de l'histoire médiévale, qui nous paraissent considérables depuis les impulsions données par Marc Bloch (1886-1944), prolongées par une pléiade de médiévistes en France (en premier lieu par Georges Duby, disparu en 1996) comme dans d'autres pays. [.] Depuis une vingtaine d'années, une part notable de ces voies nouvelles est venue se placer sous l'étiquette de l'"anthropologie historique". [.] L'expression "anthropologie historique" rend explicite notre ambition interdisciplinaire : il s'agit d'enrichir la réflexion des historiens au contact de l'anthropologie sociale et culturelle, en empruntant à celle-ci des méthodes (par exemple l'analyse structurale de Claude Lévi-Strauss) et aussi des objets et des problèmes jusqu'alors peu familiers aux historiens."

Vingt-cinq ans après la biographie que l'Américain Paul Murray Kendall avait consacrée à Louis XI, et qui avait sonné l'heure du retour en grâce du genre biographique dans le monde universitaire, Jean Favier, également chez Fayard, propose une nouvelle lecture du règne de cet étrange monarque à la mauvaise réputation, surnommé "l'Universelle Araignée".

Enfin Michèle Gally, universitaire, organise à l'École normale supérieure un colloque qui s'interroge sur les raisons qui poussent écrivains, cinéastes et dramaturges du XXe siècle à puiser leur inspiration dans les mythes médiévaux : "Il semble que notre rapport au Moyen Age soit très fantasmatique : nous y projetons nos peurs, nos incertitudes. C'est une période qui n'est pas claire et elle cristallise une violence qui aurait été celle d'une époque sans lois. On a toujours besoin d'avoir en face de soi l'autre, une période historique sur laquelle projeter les horreurs que nous vivons quotidiennement. Le Moyen Age remplit ce rôle."

Dans le même temps, quatre personnalités de premier plan, qui ont contribué à renouveler en profondeur notre connaissance du passé médiéval, nous ont quittés : en 1996, Georges Duby (né en 1919), considéré par Jacques Le Goff, pour ses capacités à créer "le Moyen Age le plus complet, le plus riche, le plus séduisant" et à le recomposer en authentique créateur par "des qualités incontestables d'écrivain", comme "un nouveau Michelet", et Michel Mollat (né en 1911), spécialiste de la vie maritime, commerciale et religieuse au Moyen Age ; en 1998, Régine Pernoud (née en 1909), dont l'ouvre a contribué à réhabiliter auprès du grand public le Moyen Age chrétien décrié, selon elle, par les romantiques et qu'elle a peut-être à son tour trop idéalisé ; en 2001, Philippe Wolff (né en 1913), un des promoteurs de l'histoire économique et sociale et créateur, chez Privat à Toulouse, d'une prestigieuse collection d'histoire des villes et des régions de France.

Sur le plan artistique, dresser la liste de toutes les expositions relatives à l'art médiéval ou au regard rétrospectif porté en peinture sur cette période, serait fastidieux. Citons donc, sans souci d'exhaustivité, les principaux temps forts de ces manifestations culturelles : L'ouvre de Limoges en 1996 au Louvre ; Jean-Paul Laurens peintre d'histoire en 1997 à Orsay puis au Musée des Augustins à Toulouse ; L'Art au temps des rois maudits au Grand Palais en 1998 ; Toulouse sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en 1999 dans l'ancien couvent des Jacobins de Toulouse ; La Normandie dans la guerre de Cent ans à Caen puis à Rouen en 2000 ; le Trésor de la Sainte-Chapelle au Louvre en 2001.

Il convient d'autre part de signaler deux événements de grande portée sur le plan archéologique : le 20 avril 1998 a lieu à Toulouse, en présence de Dominique Baudis, maire de la ville, l'ouverture de deux sarcophages médiévaux trouvés en décembre 1997 dans l'ancien hôtel des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. L'espoir de retrouver les restes de Raymond VI, comte de Toulouse, mort excommunié en 1222 en raison de ses sympathies cathares, fut déçu, mais cette découverte aura, sur le plan anthropologique, des conséquences capitales pour une meilleure connaissance de la classe dirigeante de la cité au XIIIe siècle. Le 8 avril 2000, les Narbonnais redécouvrent, après restauration, un chef-d'ouvre de l'art gothique méridional, le grand retable de la cathédrale Saint-Just, construit vers 1380, et dont les différents registres illustrent la vie de Jésus, l'enfer et le paradis.

On peut également rattacher à ces phénomènes le spectacle de mise en couleurs de la cathédrale d'Amiens au cours des nuits d'été (voir la photographie de la couverture). Il se distingue du classique son et lumière d'antan par la volonté de recomposer les couleurs de la cathédrale telles qu'elles étaient assemblées au Moyen Age. Grâce à un procédé technique ingénieux, sont nées les soirées de colorisation de la cathédrale qui, au cours de l'été 2000, ont attiré une foule estimée à plus de 300.000 personnes.

Dans le même laps de temps, les commémorations, dont les Français sont friands, ont été nombreuses. Celle de 1996, censée rappeler un événement, le baptême de Clovis, qui en réalité ne s'est pas déroulé en 496, mais plus vraisemblablement en 498, voire 499 selon Michel Rouche, a suscité de vives polémiques entre partisans et adversaires de Clovis,   militants intransigeants de la laïcité et admirateurs de Jean-Paul II, venu spécialement à Reims le 22 septembre 1996. Certains nostalgiques de la monarchie ont même tenté, à cette occasion, de prendre leur revanche sur le bicentenaire de 1789, encore dans tous les esprits. Cependant, malgré les déclarations fracassantes de Cavanna, qui intitule sans sourciller, dans Charlie-hebdo, un article "Clovis = SS", malgré les vaines tentatives du Front national pour récupérer à son profit cet anniversaire, le sens profond de l'événement, rappelé par Michel Rouche, a pu échapper aux manipulations des extrémistes des deux camps :

"A travers Clovis que commémore-t-on ? La majeure partie des valeurs dont nous vivons aujourd'hui. L'acceptation libre de l'autre : Clovis encourage les mariages mixtes, le brassage des populations [.]. C'est l'Eglise, d'entrée, qui a mis en exergue la notion de laïcité, refusé que le roi soit prêtre et, par conséquent, que l'Etat et la religion soient confondus. En cette année 1996, les laïques pourront redécouvrir l'origine de leurs propres valeurs : des valeurs chrétiennes sans référence au christianisme."

D'autre part, nombre d'historiens français et allemands, notamment Karl Ferdinand Werner, ont souligné de concert que, à travers le baptême de Clovis, c'est aussi la naissance de l'Europe que l'on célèbre. Du reste, l'année suivante, le Musée du Petit Palais à Paris présente une savante exposition franco-allemande intitulée à juste titre les Francs précurseurs de l'Europe.

La commémoration, en 1998, du huitième centenaire de la fondation de Cîteaux - placé sous la mémoire des sept frères cisterciens assassinés, le 21 mai 1996, à Tibhirine en Algérie - se déroule de manière plus consensuelle. Il est vrai qu'indépendamment de toute référence religieuse, Cîteaux touche profondément notre sensibilité pour deux raisons majeures : la sobriété de l'art des abbayes de l'ordre, voulue par l'austérité de saint Bernard de Clairvaux, rejoint le dépouillement minimaliste de l'art contemporain le plus vivant. D'autre part et surtout, la capacité manifestée par les Cisterciens, notamment à Fontenay en Bourgogne, de concilier la préservation de la nature et l'utilisation des techniques scientifiques les plus performantes, notamment les forges et les moulins, ne peut que séduire une société aujourd'hui hantée par les risques que la pollution industrielle fait courir à l'environnement de la planète. Ce n'est donc pas par anachronisme que Jean-François Bazin a introduit une notice Écologie  dans l'ABCdaire des Cisterciens et du monde de Cîteaux. Plus discrètement encore que les Cisterciens, les Chartreux ont célébré, en 2001, le neuvième centenaire de la mort, en 1101, de leur fondateur saint Bruno.

Sur un plan littéraire, si aucun chef-d'ouvre de la dimension du Nom de la rose d'Umberto Eco n'est venu séduire des lecteurs par millions, des romans historiques d'excellent niveau ont retenu, en 2001, l'attention du grand public. Dominique Baudis, par exemple, poursuit chez Grasset le récit du destin des comtes de Toulouse et notamment leur rêve oriental en Palestine au temps des Croisades : après Raymond le cathare et Raymond d'Orient, il publie la Conjuration, qui met en scène le destin de Raymond III, le cinquième comte franc de Tripoli. Dépourvu de l'aura médiatique de Dominique Baudis, ancien maire de Toulouse, Pierre Naudin, journaliste passionné du XIVe siècle, possède néanmoins un large cercle de lecteurs fidèles qui, depuis la parution en 1978 des Lions diffamés, suit son récit solidement documenté de la Guerre de Cent ans. Commencé chez Trévise, le Cycle d'Ogier d'Argouges continue aujourd'hui chez l'éditeur bordelais Aubéron avec Les Chemins de la honte et doit s'achever en 2004, avec son 22e volume : Le bourbier d'Azincourt ! 250.000 volumes de cette saga ont déjà été vendus en moins d'un an en format poche chez Pocket. Enfin, chez Robert Laffont, Michel Peyramaure raconte de manière romanesque, en deux volumes, l'aventure des Croisades : La Croix et le royaume et Les Etendards du Temple.

Cependant, malgré la qualité de ces diverses productions culturelles, la mise en perspective historique des années 1995-2001 s'impose pour d'autres raisons, qui relèvent davantage de l'anthropologie historique. Au cours de ces six années, s'amplifient, pour le pire et le meilleur, des tendances que j'avais déjà pointées en 1996. On peut plus particulièrement le vérifier en tentant d'effectuer la pesée globale d'une seule année, 2001, la première année du troisième millénaire.

L'année 2001 - caractérisée, à Paris, en Ile-de-France et dans les régions, par des expositions médiévales de grande valeur scientifique et artistique, et marquée, à l'automne, à l'échelle universelle, par des événements de portée dramatique exceptionnelle - mérite à mon sens de servir de référence pour mesurer notre fascination actuelle envers le Moyen Age selon cinq directions complémentaires : le fossé grandissant entre notre conception du Moyen Age européen et la façon dont le concept médiéval sert à discréditer des civilisations étrangères à notre culture ; l'étude des orientations actuelles de la production bibliographique relative à cette période ; l'art et la manière dont les acquis de la recherche scientifique sont vulgarisés dans la société ; l'interprétation de plus en plus européenne de notre passé médiéval ; enfin le dialogue ininterrompu, dans les édifices religieux, entre l'art gothique et l'esthétique la plus contemporaine.

On est en premier lieu frappé, en 2001, par le contraste croissant entre la représentation d'un Moyen Age national consensuelle, lisse, dépourvue d'aspérité et idéalisée à l'extrême, et la vision d'un Moyen Age infernal projetée désormais à l'extérieur du monde occidental sur un Orient musulman diabolisé, surtout depuis les barbares attentats du 11 septembre contre l'Amérique.

Certes, l'hécatombe provoquée dans le cheptel en Grande Bretagne par la maladie de la vache folle fait resurgir brutalement dans les médias la hantise des grands fléaux médiévaux, la peste noire, la lèpre, les famines et les misères de la guerre. Cependant, dans l'ensemble, c'est plutôt un Moyen Age agreste et bucolique qui s'épanouit aujourd'hui dans notre société. La vision idyllique de nos origines médiévales est en premier lieu perceptible dans les innombrables fêtes médiévales réparties dans tout l'hexagone et les expositions organisées en région parisienne cette année-là. Michèle Gally a probablement raison de lier cette évolution avec le développement de l'idée régionaliste et l'essor de la décentralisation. On peut du reste se demander si le slogan "Sous les remparts, le rêve",ne se serait pas désormais substitué au mot d'ordre soixante-huitard "Sous les pavés, la plage".

Voici en tout cas un tour de France forcément incomplet de ces réjouissances médiévales sur la place publique, qui, en proposant pendant l'été 2001 tournois de chevalerie, prises de châteaux forts et autres scènes pittoresques tirées de cette époque réputée haute en couleurs, contribuent au développement économique de nombreuses communes : en juin 2001, Provins, ou "Le Moyen Age à une heure de Paris", organise déjà, dans sa ville haute, sa 18e fête médiévale. En juillet, Cordes-sur-Ciel dans le Tarn prend en quelque sorte le relais avec ses festivités du Grand Fauconnier, qui, depuis 1972, attirent plus de vingt mille personnes pour une reconstitution costumée et musicale. Le mois suivant, la fête continue à Eymet, dans les bastides du Périgord. Si, en Bretagne, Hennebont n'en est encore qu'à sa sixième fête médiévale, Carcassonne, en vieille habituée, anime ses remparts, en cette fin du mois d'août, avec la Légende de l'épée sacrée, un spectacle équestre d'inspiration médiévale suivi, au grand théâtre de la cité, de Jean de trop, fresque fantastique, qui plonge dans l'univers des mentalités populaires. Au même moment, Aigues-Mortes fête la Saint-Louis avec des défilés de saltimbanques dans les rues de la ville, des joutes sur le canal, la reconstitution de l'embarquement de Louis IX pour la croisade et l'embrasement final des remparts.

Il existe naturellement de nombreuses variantes à ces kermesses du temps jadis. Depuis 1977, Castillon-la-Bataille en Gironde reconstitue pendant les nuits d'été, avec la participation de Claude Villers, la dernière grande bataille de la Guerre de Cent ans. Enfin certains monuments historiques privilégient la dimension culinaire du Moyen Age : en Alsace, au Haut-Koenisgbourg, c'est le banquet médiéval dans la salle lambrissée de l'hostellerie qui anime le château en soirée, tandis que, pendant l'été 2001, celui de Châteaudun propose une exposition sur "La cuisine, art de vivre au Moyen Age", qui déploie un parcours complet de lumières, de sons et d'odeurs relatif à tous les aspects de la table, notamment à l'époque de Taillevent, le cuisinier de Charles VI.

Dans un registre certes différent, c'est néanmoins la même interprétation idéalisée d'un Moyen Age constitué "de communautés solidaires vivant selon des règles saines et naturelles, [qui] ne serait ainsi que l'écran où se projettent les frustrations contemporaines sans souci de la réalité historique" que développent, dans une perspective scientifique de très haut niveau et avec une présentation pédagogique de grande qualité, les six expositions organisées, en 2001, en Ile-de-France : "La vie de tous les jours" au musée archéologique du Val-d'Oise de Guitry-en-Vexin ; "Drôle de Moyen Age !" au musée intercommunal d'histoire et d'archéologie de Louvres ; "Du producteur au consommateur" au musée Bossuet de Meaux ; "L'amour de Dieu" au musée d'art et d'histoire de Saint-Denis ; "Images de la ville", au musée de Provins et du Provinois ; "La vie de château" au musée de l'Ile-de-France de Sceaux, dont voici le programme abrégé :
"La vie de tous les jours",  ou "Comment vivait-on à la campagne ? Comment vivait-on en ville ? Les découvertes archéologiques récentes complètent les données livrées par les archives. La maison paysanne, l'alimentation des classes populaires sont, par exemple, maintenant mieux connues."
"Drôle de Moyen Age !" "Au Moyen Age, la vie quotidienne réserve une grande place aux jeux et aux fêtes. La musique est partout et la littérature se laisse envahir par la satire, le merveilleux et le légendaire. Au programme de l'Ile-de-France médiévale dans toute sa gaieté : tric-trac, dés, jongleurs et Romans de la Rose à découvrir."
"Du producteur au consommateur" : "Au sein d'une population presque exclusivement rurale, les surplus de l'agriculture permettent l'amélioration du niveau de vie, favorisent les productions artisanales et stimulent les échanges. La monnaie circule davantage bientôt relayée par la lettre de change. [.] Paris, ville très peuplée est un lieu de consommation important qui suscite de nombreuses activités de production. Les villes de la région y trouvent un débouché important."
"Images de la ville" : "Dès le milieu du Xe, et surtout à partir du XIe siècle, commence un retour à la prospérité et à l'accroissement démographique. Ce vaste mouvement d'expansion engendra un nouveau paysage urbain et fut à la base d'une classe sociale nouvelle, la bourgeoisie. Au travers d'archives, de documents graphiques, de cartes, de maquettes et d'éléments archéologiques issus de fouilles urbaines, l'exposition du musée de Provins présentera les aspects de la ville dans l'ancien domaine royal du XIe au XVe siècle."
"L'amour de Dieu" : "Au Moyen Age, l'amour de Dieu était mesure de toutes choses. Du XIe au XVe siècle, les campagnes et les villes de l'Ile-de-France ont abrité quelque 500 communautés de moines, de moniales ou de frères mendiants. Ce foisonnement, perçu au travers des plans et des architectures, des livres et des objets liturgiques, des dogmes et des règles de vie, met en lumière les facultés d'adaptation de l'Eglise aux évolutions de la société."
"La vie de château" : "La vie de cour des rois, princes et seigneurs du Moyen Age nous est surtout connue par les textes et les documents iconographiques. Des découvertes archéologiques récentes effectuées dans plusieurs châteaux et maisons-fortes d'Ile-de-France nous permettent aujourd'hui de compléter ou de renouveler cette image. Décors intérieurs, mobilier, vaisselle, parure, objets liés à la chasse ou à la guerre, réunis dans cette exposition nous familiariseront un peu plus avec la vie de château dans l'Ile-de-France médiévale." Ce parcours initiatique était complété au Musée d'Aquitaine à Bordeaux par une exposition relative au Gisant du chevalier au lion couronné.

Cet inventaire très complet de la vie quotidienne au Moyen Age, saisi en quelque sorte de la cave au grenier ou de la chaumière au donjon, fondé sur les acquis les plus récents de la recherche scientifique, notamment les fouilles archéologiques, et présenté de manière très didactique au grand public, dévalorise sans appel toute une imagerie romantique à la fois clinquante et terrifiante, mais gomme peut-être aussi, dans une vision nostalgique du Paradis perdu, les très rudes conditions de la vie quotidienne dans les campagnes : "oubliées les famines, les épidémies, la misère, ne reste qu'une atmosphère de kermesse avec troubadours, jongleurs et baladins." Comme si, à rebours de nos visions épicuriennes et festivalières du Moyen Age, nous avions tacitement admis dans les représentations de cette période une sorte de ligne de partage entre civilisations, entre un Occident médiéval, préfiguration brillante de l'époque la plus contemporaine, et l'islam, qui, selon la formule forte de Régis Debray, "a eu sa Renaissance avant son Moyen Age".

Ce sentiment, déjà perceptible depuis la montée de l'islam radical à la fin des années quatre-vingt, s'est renforcé avec l'arrivée au pouvoir des talibans en Afghanistan au milieu des années quatre-vingt-dix, et n'a fait que s'exacerber après la tragédie du 11 septembre 2001 en Amérique. Voici un bref échantillon de ces stéréotypes, qui assimilent naturellement le terrorisme islamiste à la barbarie médiévale.

Dès janvier 1998, Kandahar, le fief des talibans est présentée par le journal Le Monde comme "la ville où Dieu, son prophète et la peur ont triomphé". Dans ses colonnes, un ingénieur musulman conclut son réquisitoire contre les nouveaux maîtres du pays en soulignant que l'Afghanistan "est en train de replonger dans le Moyen Age".  Une émission de la chaîne M6, Passé simple, consacrée à La Furie des talibans et diffusée le 30 août 2001, à 20h45, résume ainsi la situation catastrophique de ce pays après vingt ans de guerre meurtrière, tombé sous la coupe de fanatiques qui réservent aux femmes une condition misérable : "C'est un retour brutal vers le Moyen Age". 

Depuis le 11 septembre, nombre de journalistes et d'essayistes ne cessent de marteler ce thème. Dans Le Monde, l'écrivain britannique Martin Amis considère ainsi que "le fondamentalisme militant se convulse dans une phase de son évolution correspondant à la fin du Moyen Age." Le Monde traduit également un article de Michael Griffin sur la phobie des femmes chez les talibans : "[leurs cohortes] évoquent aussi les échos de la croisade médiévale des enfants, avec ses éléments associés d'autoflagellation et de croyance innocente dans l'immanence du paradis." Un reportage de L'Express sur la société pakistanaise souligne que "les élites, ici, sont celles de l'Europe du Moyen Age, même si les relations entre catégories évoluent au fil du temps : grands propriétaires féodaux (seigneurs), militaires (chevaliers), leaders islamistes (clergé)." Un autre dossier de L'Express sur le Fanatisme évalue "les musulmans rétrogrades" selon le prisme médiéval : "Inutile de rappeler leur logomachie débilitante. Elle semble sortie du Moyen Age, mais, c'est tout le problème, elle est parvenue intacte jusqu'à nous. Pourquoi ?" Et ce même dossier de dresser un parallèle entre ces fanatiques et la secte des Assassins, qui sévit au Moyen Orient du XIe au XIIIe siècle, comparaison reprise également par André Glucksman et Romain Goupil dans Le Monde : "la secte des assassins tuait aussi bien les chefs musulmans que les croisés chrétiens, elle opérait sans souci des normes et des usages, par-delà le bien et le mal."

Le Monde souligne également comment toute l'économie mondiale est totalement perturbée par "une lointaine contrée, aride et montagneuse, déchirée par des luttes tribales du Moyen Age". Dans ces conditions, l'écrivain britannique John Le Carré paraît déclarer haut et fort ce que nombre d'observateurs européens murmurent à voix basse lorsqu'il écrit qu'"il nous incombe, hélas, de traquer et punir une bande de fanatiques religieux néo-médiévaux qui tireront de cette mort dont nous les menaçons une dimension mythique." Quant au très médiatique Premier ministre britannique parti en croisade, il est surnommé, depuis le début des opérations militaires en Afghanistan, par référence à un illustre souverain anglais, "Tony Cour de Lion"!

De son côté, l'extrême droite, confondant de manière outrancière un islam pacifique avec ses dérives meurtrières minoritaires, profite de cette tension pour partir en guerre contre la civilisation arabo-musulmane. Le 30 septembre 2001, Bruno Mégret a délibérément choisi le lieu de la bataille de Poitiers, où, en 732, Charles Martel arrêta les Arabes, pour adresser son message guerrier aux militants du Mouvement national républicain (MNR) : "La bataille de Poitiers, ce fut le choc de deux civilisations, la civilisation européenne et chrétienne face à la civilisation arabo-musulmane, et cet antagonisme traverse le temps et l'espace."

Ceux qui diffusent une vision de l'histoire aussi simpliste seraient bien inspirés de revoir et de méditer les films du cinéaste égyptien Youssef Chahine, musulman qui a fait ses études au lycée catholique d'Alexandrie, notamment Saladin en 1963 et Le Destin en 1997 - dont l'intrigue se déroule au XIIe siècle dans le royaume de Cordoue où chrétiens, juifs et musulmans vivaient alors en bonne intelligence - ouvres qui constituent autant de réquisitoires implacables contre l'intégrisme et de plaidoyers efficaces en faveur de la tolérance et du dialogue entre tous les fils d'Abraham.

Précisons que l'Afghanistan des talibans n'est pas le seul endroit de la planète où se manifesterait, en 2001, un comportement médiéval, c'est-à-dire barbare ou du moins archaïque. Marina Vlady rappelle à l'Occident que "l'armée [russe] se livre en Tchétchénie à des exactions dignes du Moyen Age.", et Claude Allègre exhorte les Etats-Unis à "infléchir leur politique en Arabie saoudite et [à] y favoriser l'émergence d'un régime démocratique et moderne en cessant de maintenir à bout de bras ce régime pétro-médiéval."

La meilleure façon d'éviter cette confusion entre Moyen Age et obscurantisme contemporain, ne serait-elle pas de se plonger dans les ouvrages des spécialistes ?

Le second axe de notre enquête sur l'année 2001 concerne la publication, fort utile à tous ceux qui - chercheurs, enseignants, étudiants et lecteurs curieux - s'intéressent à l'art et à la manière de connaître le Moyen Age aujourd'hui, de deux ouvrages à la fois très différents et complémentaires, qui dressent un bilan, provisoire, mais riche, de la recherche médiévale maintenant : L'avenir d'un passé incertain. Quelle histoire du Moyen Age au XXIe siècle ? d'Alain Guerreau, directeur de recherches au CNRS, aux éditions du Seuil, et Le Corps, les rites, les rêves, le temps de Jean-Claude Schmitt dans la Bibliothèque des histoires chez Gallimard. Le premier a les allures d'un pamphlet fort érudit dans lequel son irascible auteur règle ses comptes avec la terre (médiévale) entière : les érudits du XIXe siècle, renvoyés sans ménagement à leurs chères études romantiques : "le bilan de l'historiographie du XIXe siècle est pour l'essentiel négatif". Ernest Lavisse se fait pratiquement traiter de pion et l'ouvre de Fustel de Coulanges se réduit quasiment ici à un "antigermanisme affiché". On apprend également avec stupeur que les "vingt années de l'entre-deux guerres marquèrent un déferlement d'irrationalisme et de haine petite-bourgeoise". La situation de l'archéologie en France depuis vingt ans est envisagée par l'auteur sans bienveillance excessive à travers un jugement lapidaire : "désastre professionnel". Dans ces conditions, on peut légitimement se demander si le ton de cet ouvrage, qui ne pratique guère la langue de bois, ne relève pas davantage du réquisitoire d'un procureur, voire d'un inquisiteur, que d'un professionnel de l'histoire médiévale.

De fait, à plusieurs reprises, on a le sentiment pénible de lire une sentence judiciaire, un verdict sans appel prononcé contre toute une confrérie traînée au banc d'infamie,   procédé du reste pleinement assumé par son auteur : "Dans mon esprit n'existe pas l'ombre d'une ambiguïté : si je juge négativement, pour des raisons que j'expose, tel ou tel type de pratique, ce qui semble difficile à éviter (là encore qui en douterait), cela ne signifie ni de près de loin que j'incrimine tel ou tel. Si je juge une pratique professionnelle, je ne juge pas les individus (sauf exception explicite, naturellement)."

Il serait cependant injuste de notre part de ne retenir de cette dénonciation que les coups de gueule et les coups de poing assénés sur la table de ses confrères par Alain Guerreau,  elle contient aussi nombre de remarques pertinentes, qui font souvent mouche :  sa critique, par exemple, de "l'absolutisation des frontières contemporaines" en histoire médiévale et de la dimension nationaliste de la production européenne du XIXe siècle et d'une partie du XXe siècle, la frénésie quantitativiste rétrospective de certains chercheurs, sont particulièrement bienvenues. Ce livre abonde également en raccourcis heureux : "la marée noire de la généalogie remplit (jusqu'au trop plein) les salles de lecture des archives départementales". Il s'en prend surtout fort justement, avec une ironie mordante, à trois dérives et impasses de notre temps, préjudiciables non seulement à la recherche médiévale, mais aussi à toute forme de travail historique : les effets pervers d'une décentralisation bâclée, confiant trop souvent les affaires culturelles à des "caciques mexicains" ; la fièvre, voire la folie commémorative dont nous sommes saisis depuis une vingtaine d'années ; enfin et surtout la logique diabolique du morcellement et de la spécialisation à outrance de la recherche savante.

On soupçonne aussi que, derrière l'imprécateur mal embouché, à la critique expéditive, à la remarque assassine, et aux éclats de voix, se cache un être sensible et pudique, un écorché vif, doté d'une immense culture, à qui il sera beaucoup pardonné parce qu'il aime visiblement avec passion ce métier de médiéviste, dont il défend avec panache une très haute conception.

Aux antipodes de cet ouvrage à la partialité revendiquée, nous trouvons le dernier recueil d'articles de Jean-Claude Schmitt, Le Corps, les rites, les rêves, le temps. Ici pas de déclaration fracassante, mais l'esquisse feutrée d'un bilan scientifique impressionnant, qui s'articule, en trente années de patientes et rigoureuses recherches dans les laboratoires et les séminaires, autour de problématiques novatrices relevant de l'anthropologie historique "où les enjeux cultures savantes/populaires, histoire religieuse/laïque cèdent le pas à des chantiers plus neufs", en particulier "le sujet et ses rêves" et le travail sur "le corps et le temps", qui "amène à évoquer le vrai défi du médiéviste : cerner les notions de "personne", de "sacré", de " corps "et d' "avenir ".

Les recherches sur le Moyen Age conduites par des spécialistes s'inscrivent généralement dans le cadre d'une carrière classique menée à l'Université, dans les laboratoires du CNRS ou les séminaires de l'École pratique des hautes études. Il est arrivé, exceptionnellement, il y a quelques années, que l'érudition médiévale débouche sur la rédemption d'un ancien condamné à mort en 1980, gracié par François Mitterrand. C'est ce que décrit l'autobiographie de Philippe Maurice De la haine à la vie, publiée à Paris en mars 2001 aux éditions du Cherche-Midi. Grâce à la solidarité de l'Université et des chartistes et à un travail de titan - cent-cinquante registres de notaires du Gévaudan déchiffrés, quarante mille pages en latin lues et assimilées - Philippe Maurice a conquis un à un, en prison, tous les grades de la recherche en histoire médiévale : maîtrise, DEA, et, au final, une brillante thèse de doctorat sur La famille au Gévaudan au XVe siècle, soutenue à l'Université de Tours en décembre 1995 et publiée aux Presses de la Sorbonne en 1998.

A l'origine de ce goût pour l'histoire, il y a chez Philippe Maurice la passion des livres d'histoire et notamment des ouvrages de vulgarisation, rédigés par des auteurs médiatiques en vogue, dont il préfère taire le nom parce qu'ils n'ont jamais produit de travaux scientifiques valables. Or, on peut se demander aujourd'hui si une grande part de la littérature de vulgarisation de très haut niveau - celle que je propose de qualifier de VDQS,  "Vulgarisation de qualité supérieure" et que pratique avec bonheur Jacques Marseille par exemple - ne contribue pas à faire connaître à un grand public, de mieux en mieux informé, les acquis de la recherche savante, voire si elle n'émane pas directement des spécialistes eux-mêmes ? Voici quelques exemples à l'appui de mon hypothèse. 

L'importante biographie que Jean Favier consacre chez Fayard à Louis XI, par exemple, repose sur la maîtrise par l'auteur de quantité de travaux érudits sur l'idéologie royale, les finances et la guerre au XVe siècle, etc. qu'un lecteur néophyte ne pourrait guère appréhender par lui-même. Cette monographie est du reste complétée par l'édition, au Livre de poche, dans la collection Lettres gothiques, d'une version de référence des Mémoires de Philippe de Commynes par Joël Blanchard. De son côté, Jacques Le Goff a rédigé une préface au très dense catalogue de l'exposition qui retrace, au Palais du Tau à Reims, au cours de l'été et de l'automne 2001, Vingt siècles en cathédrales et présente un ensemble exceptionnel de 250 ouvres d'art (peintures, tapisseries, orfèvreries, sculptures, manuscrits, maquettes d'architecture, textiles précieux, vitraux), provenant de 55 cathédrales de France. Jacques Le Goff y attache, non sans raison, la plus grande importance :
"Cette exposition fait le point sur ce qui est, sans aucun doute, l'un des fleurons de notre patrimoine. Elle le fait au moment où il offre une image pacifique, tout en étant vivante et riche. Il n'y a eu, à ma connaissance, aucun problème pour mener à bien ce travail, les relations entre l'Etat laïque et le clergé étant aujourd'hui pacifiées. Chacun est chez lui dans les cathédrales : l'Etat qui est propriétaire du bâtiment et le clergé, qui n'en a, certes, que l'usufruit, mais qui est à l'évidence chez lui !
D'autre part, cette exposition montre aussi que la fonction touristique, récente, de la cathédrale a été bien intégrée et que, contrairement à ce qu'on a pu craindre, le tourisme n'en a pas entraîné une désacralisation. Le moment est arrivé de comprendre que la cathédrale, au-delà de sa vocation religieuse et de son témoignage historique, prend place dans le patrimoine de l'humanité. Enfin, l'exposition montre bien que les cathédrales n'ont jamais cessé de vivre et que l'on a toujours créé des ouvres pour elles."

La diffusion des connaissances scientifiques sur l'art des cathédrales auprès du grand public ne passe pas exclusivement par le livre, elle est prolongée efficacement par la télévision que maîtrisait si bien Georges Duby. Le dimanche 30 mai 2001, en soirée, la chaîne franco-allemande Arte diffuse ainsi un documentaire de Jean-François Delassus sur la construction des cathédrales aux XIIe et XIIIe siècles : "Voilà la transcendante épopée que raconte ce document foisonnant et flamboyant, émouvant et didactique. Et sans doute trop dense. Comment sont nés et furent financés ces énormes et coûteux monuments ? [.] D'un édifice à l'autre, on découvre au cours d'un passionnant voyage initiatique que rien n'était laissé au hasard dans la construction d'une cathédrale."

Dans un registre complémentaire, on peut également remarquer que fouilles archéologiques, reconstruction à l'identique et tourisme culturel peuvent faire bon ménage. Cette affirmation se vérifie concrètement au Centre archéologique de Melrand en Morbihan, où des maisons médiévales ont été reconstituées à partir des renseignements fournis par les fouilles de terrain et donnent au visiteur le sentiment de parcourir un instant un village de l'An Mil, et, en Bourgogne, à Guédelon. Là, dans l'Yonne, non loin du château de Saint-Fargeau, dans une ancienne carrière de pierre, Michel Guyot, le propriétaire de Saint-Fargeau, entreprend depuis 1998 la construction d'un château-fort avec les moyens techniques du XIIIe siècle. Dans cette perspective archéologique, les différents corps de métiers présents sur le chantier travaillent comme au Moyen Age : les charpentiers tournent, scient, assemblent les pièces de bois extraites de la forêt de Guédelon ; les charrois de pierres, de bois ou de sable sont tirés par des boufs ou des chevaux et on a reconstitué les ingénieux systèmes de levage anciens comme les "cages à écureuils". Le forgeron façonne le fer pour fabriquer outils, clous et ferrures. En costume médiéval, "oeuvriers" et carriers taillent, appareillent et maçonnent la pierre, tandis que, dans la forêt, les essarteurs bûcheronnent, scient de long et fabriquent le charbon. Ce chantier médiéval que l'on peut visiter du 1er avril au quinze novembre doit durer vingt-cinq ans, soit jusqu'en l'an de grâce. 2023.

Il convient enfin de signaler l'heureuse initiative prise par des passionnés du Moyen Age de créer, à l'échelle d'une région, un Centre d'études médiévales, domicilié dans la banlieue de Troyes à Saint-Julien-les-Villas, qui, depuis 1996, organise chaque année au mois de mai, avec un succès grandissant, à l'intention du grand public, le Mois médiéval de Champagne-Ardenne. Cette création culturelle originale multiplie, à travers conférences, expositions, visites de monuments historiques, concerts de musique médiévale, des rencontres et un dialogue fécond entre spécialistes du Moyen Age - universitaires, archéologues, conservateurs d'archives, de bibliothèques et de musées - et amateurs éclairés. Pendant l'été 2001, par exemple, l'Hôtel de Vauluisant, siège du Musée historique de Troyes et de la Champagne, accueille l'exposition Très sage Héloïse pour commémorer le 900e anniversaire de la naissance de l'amante de Pierre Abélard, devenue abbesse du Paraclet en Champagne. L'intérêt de cette manifestation réside non seulement dans la présentation de matériaux biographiques illustrant un parcours féminin exceptionnel au XIIe siècle, mais aussi et surtout dans son évocation mythologique du "fabuleux destin" d'Héloïse du XIIe siècle à nos jours à travers les temps forts et les supports majeurs de sa légende littéraire, iconographique et musicale.  Le catalogue recense en particulier les éditions modernes de sa correspondance avec Abélard ; répertorie les images de style troubadour des amours puis du renoncement du couple peintes pendant les Années romantiques ; raconte avec humour les pérégrinations cocasses des cendres des deux amants du Paraclet au cimetière du Père Lachaise, où ils reposent depuis 1819, dans le vrai-faux tombeau gothique qu'Alexandre Lenoir, le créateur du Musée des Monuments français, fit élever pour eux ; inventorie les nombreuses ouvres musicales qui chantèrent leurs amours puis leur séparation et dont la dernière expression est l'opéra d'Ahmed Essyad, compositeur né au Maroc en 1940, sur un livret de Bernard Noël, Héloïse et Abélard, commandé et créé par l'Opéra du Rhin le 6 octobre 2000 à Mulhouse dans le cadre du festival Musica, puis monté au théâtre du Châtelet à Paris en mai 2001. Pour sa sixième édition, le mois médiéval de Champagne-Ardenne a ainsi accueilli plus de trente mille auditeurs, fréquentation en forte progression par rapport à l'année précédente. Pour les années à venir, un des objectifs majeurs du jeune Centre des études médiévales est de contribuer à la réhabilitation et à la mise en valeur des bâtiments historiques de l'ancienne abbaye de Clairvaux, fondée en 1115 par saint Bernard, désormais distincts, sur le plan administratif, de la prison centrale : Clairvaux restaurée et visitée redevient ainsi un des principaux Lieux de mémoire de l'Europe.

L'observation faite à propos de Clairvaux n'est pas isolée : la recomposition actuelle de notre mémoire médiévale s'effectue à juste titre de plus en plus dans une perspective européenne. Voici trois témoignages, choisis entre mille, de cette tendance naturelle  à considérer le Moyen Age comme l'enfance de l'Europe : pendant l'hiver 2001, Metz célèbre son éclatant passé carolingien en reconstituant, dans l'exposition Le Chemin des reliques, une partie du trésor de l'abbaye de Saint-Arnoul. A l'abbaye de Fontevraud, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO et qui constitue probablement, avec Clairvaux, un des principaux chantiers du patrimoine en Europe, le 900e anniversaire du monastère fondé en 1101 par Robert d'Arbrissel est l'occasion de célébrer, à travers une exposition de qualité exceptionnelle - L'Europe des Anjou - la dynastie des princes de la maison angevine qui, de 1266 à 1480, ont régné sur une grande partie de l'Europe : la Provence, l'Italie du Sud, l'Europe centrale.

Quant aux historiens, loin d'ignorer cette interprétation de la Chrétienté médiévale, ils l'accompagnent et l'encouragent. C'est notamment le cas du britannique Robert I. Moore qui salue, aux éditions du Seuil, dans le Moyen Age, la Première révolution européenne :
Quelles seront les conséquences à long terme de cette " première révolution européenne "que vous venez de décrire ?
"Aux Xe et XIe siècle [.] l'Europe était en retard [par rapport au monde islamique et à la Chine.] Et pourtant, c'est elle qui va inventer, au XIXe siècle et même un peu plus tôt, une civilisation industrielle qui domine aujourd'hui l'Europe. Comment ? Cela reste l'objet de débats. On dit généralement que ce processus a démarré avec la Réforme au XVIe. Je pense pour ma part que cela remonte au XIe siècle, précisément à cette première révolution européenne. C'est à partir d'elle que l'on suit la trace de la domination européenne, qui se matérialise par la concentration du pouvoir, son intensification, dans la main non pas des familles mais de gouvernements et d'administrateurs. Et c'est à partir d'elle qu'en Europe, autour de gouvernements qui ne sont pas toujours l'outil de l'autocratie, se créent une impatience, des pressions, une agitation, bref un dynamisme qui nous conduira finalement à la civilisation que nous connaissons aujourd'hui."

Non seulement le Moyen Age occidental constitue bien l'esquisse de l'Europe moderne, mais le dialogue entre l'art médiéval et l'art le plus contemporain ne cesse aujourd'hui de s'amplifier et de s'approfondir. Voici trois exemples complémentaires de ce phénomène très nettement perceptible en 2001 : en Morbihan, les chapelles rurales du XVe siècle, fermées et abandonnées le reste de l'année, accueillent, pendant l'été, les artistes vivants et s'ouvrent ainsi aux promeneurs ; à Sarlat, l'architecte Jean Nouvel - le concepteur de l'Institut du monde arabe à Paris, le rénovateur audacieux de l'Opéra de Lyon - a reconverti pour sa ville natale l'ancienne église Sainte-Marie en un centre culturel, non sans susciter de vives polémiques. Mais, c'est bien connu, nul n'est prophète en son pays ! Enfin et surtout, il est possible aujourd'hui de dresser un bilan positif de la politique volontariste menée sous l'égide du Ministère de la Culture depuis 1983 pour rénover l'art du vitrail, qui s'étiolait : les commandes passées à des artistes vivants comme Jean-Michel Alberola, Jean-Pierre Bertrand, Marc Couturier, Gérard Garouste, Gottfried Honegger, Jean Mauret, Aurélie Nemours, François Rouan, Sarkis, Raoul Ubac, Claude Viallat, entre autres, ont porté leurs fruits et contribué à une véritable renaissance des métiers du verre, dont témoignent les ensembles colorés des cathédrales de Nevers et de Blois, par exemple, ou ceux de l'abbatiale de Conques, transformée par les vitraux de Pierre Soulages. Les verrières les plus modernes redonnent ainsi une nouvelle lumière, un nouvel éclat aux pierres médiévales.

Charles Trenet, disparu en 2001 - il avait du reste écrit, dans sa jeunesse, un roman médiéval, Les rois fainéants, aujourd'hui perdu - chantait Que reste-t-il de nos amours ? Or, en ce début du troisième millénaire, que reste-t-il du Moyen Age en nous ?

En premier lieu un héritage romantique, qui métamorphose cette époque lointaine en territoire de tous les fantasmes et de toutes les peurs, un miroir déformant de nos hantises sur lequel nous venons périodiquement nous pencher. Il est vraisemblable que, au lendemain de la secousse terroriste du 11 septembre 2001 - qui représentera peut-être pour notre époque ce que fut le tremblement de terre de Lisbonne en 1755 pour les Lumières, un renversement brutal de perspective : le terme d'un certain optimisme naïf sur l'avenir linéaire de l'humanité et la rupture avec cette absurde théorie de la fin de l'histoire, liée à l'effondrement de l'idéal communiste  - cette face sombre du Moyen Age sera réactualisée à la lumière de l'obscurantisme islamiste. Or, la rétrospective consacrée en 2001 à Rotterdam à l'ouvre visionnaire de Jérôme Bosch, qui proposait de la charnière entre le Moyen Age et la Renaissance une vision d'apocalypse, ne peut qu'inciter notre société à un tel rapprochement.

Nous possédons heureusement en nous une autre version du Moyen Age en héritage, un versant familier, qui façonne de manière plus positive et plus optimiste notre horizon quotidien. C'est d'abord le paysage des vieilles cités dominées par les clochers, les gargouilles et les flèches des cathédrales gothiques, dont l'exposition de Reims célèbre les beautés. C'est ensuite le legs des souvenirs scolaires enfoui au plus profond de nous, qu'égrène avec nostalgie Gaston Bonheur dans son savoureux Qui a cassé le vase de Soissons ? C'est enfin le Moyen Age éclairé et recomposé par le cinéma, dont Jeanne d'Arc demeure - à cause ou en dépit du film de Luc Besson sorti en 1999 - une des figures de proue majeures, et conditionné par les lectures de l'âge mûr : les travaux de l'École des Annales  - ceux de Georges Duby, d'Emmanuel Le Roy Ladurie et de Jacques Le Goff, entre autres, dont le lectorat déborde largement, depuis plus de vingt ans, le cercle des spécialistes - et les biographies, fleuron de la maison Fayard, écrites en particulier par Paul Murray Kendall et Jean Favier, qui ont marqué durablement notre imaginaire collectif. De cette influence ne peut-on saisir les traces tangibles dans les sept exemples suivants, puisés récemment dans le monde de la culture, des médias, du spectacle, voire même de la politique ?

En 1997, dans le merveilleux film d'Alain Resnais, On connaît la chanson, Agnès Jaoui joue le rôle d'une étudiante qui a passé sept ans à écrire une thèse de doctorat sur les chevaliers-paysans de l'an 1000 au lac de Paladru et éprouve, au moment de sa soutenance en Sorbonne, un bref malaise. Au printemps 2001, en pleine campagne des élections municipales, un pamphlet dénonçant le bilan de l'équipe parisienne dirigée par Jean Tibéri, Le bateau ivre, est symboliquement signé du nom du prévôt des marchands de Paris, Etienne Marcel (une sorte de maire médiéval de la capitale), assassiné en 1358 pour s'être opposé au pouvoir royal. Interrogé par L'Express sur sa période préférée de l'histoire de France, Robert Hue, secrétaire national du Parti communiste français, "vote", sous l'influence des ouvrages de Georges Duby, pour le Moyen Age, position originale qui rompt avec toute une tradition communiste sectaire, qui dénonçait naguère dans cette sombre période des siècles d'obscurantisme et de misère pour le peuple : "Le Moyen Age, période d'essor productif considérable qui a vu naître les communes." De son côté, Alain Lipietz, candidat éphémère des Verts à la présidentielle de 2002, élu, puis évincé par ses propres amis, explique sa déconvenue en s'identifiant, en toute simplicité, au tragique destin de l'archevêque de Canterbury au XIIe siècle, auquel Jean Anouilh a consacré en 1959 une pièce de théâtre célèbre, Beckett ou l'honneur de Dieu.  Selon Lipietz, sa mésaventure, "c'est l'histoire d'Henri II qui fait élire son ami, Thomas Beckett, archevêque de Canterbury. Puis son devoir l'oblige à le faire tuer." Dominique Voynet et Noël Mamère ont dû apprécier l'allusion !

Répondant, en 2001, dans L'Express, au questionnaire de Proust, les écrivains Marie Darrieussecq et Régine Deforges, l'acteur Robin Renucci et l'homme de plume, de radio et de cinéma Philippe Labro, ont donné des réponses " médiévales "singulières. Marie Darrieussecq  cite comme héroïne préférée Jeanne d'Arc, et Louis XI comme figure historique à laquelle elle aimerait s'identifier. Régine Deforges apprécie beaucoup, elle aussi, Jeanne d'Arc. Robin Renucci souhaiterait ressembler à saint François d'Assise : "Il apportait la paix là où régnait la discorde." Enfin, Philippe Labro adopte comme devise personnelle celle de saint Bernard de Clairvaux :
"Spernere mundum ; spernere ipsum ; spernere neminem ; spernere se sperni : se moquer du monde ; se moquer de soi-même ; ne se moquer de personne ; se moquer du fait que l'on se moque."

 

Table des matières

Introduction, page 13

Première Partie

Penser et mettre en scène le Moyen Age de Victor Hugo à Umberto Eco

1. La résurrection romantique du Moyen Age,
ou le Moyen Age en pleine lumière, page 19

2. Chateaubriand, Hugo, Balzac,
George Sand, Huysmans : les écrivains
"bâtisseurs "de cathédrales gothiques, page 25

3. Comprendre l'homme médiéval, ses passions,
ses rêves et ses cauchemars, page 36

4. Un truculent Moyen Age de cape et d'épée
d'Alexandre Dumas à Umberto, page 44

Deuxième Partie

Figures de proue médiévales

Introduction : L'apprentissage tardif du Moyen Age
à l'école, au collège, au lycée et au foyer , page 71

1. Les gloires apparemment "incontestées" :
Charlemagne, Philippe Auguste, Saint Louis,
Charles V· Jeanne d'Arc, page 77

2. Les personnages controversés : Philippe le Bel, Louis , page 115

3. Les figures partisanes : Clovis, Abélard,
Etienne Marcel, Gutenberg, page 125

4. Les réprouvés : les Rois fainéants,
Isabeau de Bavière. Pierre Cauchon, Gilles de Rais, page 134

5. Le "connétable de France" : Charles de Gaulle, page 140

Troisième Partie

Les "lieux de mémoire "de la France médiévale

1. "Etonnants voyageurs" en Moyen , page 145

2. Les lieux où souffle le Moyen Age : la Normandie, le Rhin, la Lorraine, la
Bretagne, Strasbourg, page 154

3. "Batailles pour la mémoire" médiévale : combats de rues, combats de statues, page 160

4. La région-mémoire : le Languedoc, page 170

Quatrième Partie

Usages du Moyen Age

1. Usages idéologiques et politiques, page 185

2. Usages religieux, page 203

3. Usages sociaux, page 221

4. Usages patriotiques, page 230

5. Usages historiographiques, page 242

6. Usages touristiques et culturels contemporains, page 256

Conclusion : Le Moyen Age "dure longtemps", page 261

Notes, page 267

Annexes, page 289

Bibliographie, page 293

Index, page 303

Postface à la deuxième édition, page 315