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Roger Foucher-Créteau, Ecrit à Buchenwald 1944-1945 format 17x24,5 cm, 236 pages, ISBN 2-910828-20-4,
144 francs français, 22 euros |
Déporté au camp de Buchenwald,
Roger Foucher-Créteau entreprend clandestinement un projet insensé : la confection d'un
«cahier-souvenirs», rassemblant ses propres notes et les réflexions d'une soixantaine
de ses camarades. Parmi ces témoins, dont certains livrent ici leurs pensées ultimes, se
côtoient des hommes de toutes origines et de tous les milieux, célèbres ou anonymes: le
professeur Henri Maspero, le colonel Frédéric-Henri Manhès, Eugène Thomas, Marcel
Michelin, Pierre Julitte...
Journaliste, Roger Foucher-Créteau a fondé sous l'Occupation les Légions
françaises anti-Axe, après avoir dénoncé dès 1933 les dangers du nazisme au
pouvoir. Il a été arrêté fin 1943 et déporté quelques semaines plus tard.
Ce «cahier-souvenirs» est reproduit en fac-similé, transcrit, présenté et annoté par
Olivier Lalieu. Au fil des pages, avec des mots ou en images, se dessine un portrait riche
et émouvant de l'individu pris dans la tourmente de «l'univers concentrationnaire», un
portrait brut et authentique car non déformé par les prismes de la mémoire.
(sans les notes de bas de pages)
Le dimanche
1er octobre 1944, Roger Foucher-Créteau écrit : "Si lorsque je suis arrivé à
Buchenwald le 24 janvier, on m'avait dit que j'y serai encore le 1er octobre je crois bien
que je serai passé de vie à trépas et qu'aujourd'hui il ne resterait de moi qu'un peu
de cendres mélangés avec bien d'autres au crématoire." Il lui faudra encore
attendre six mois pour retrouver la liberté, le 11 avril 1945, comme les vingt-mille
autres survivants présents au camp. De déportation, Roger Foucher-Créteau rapporte des
documents exceptionnels, sauvegardés au péril de sa vie : un agenda de l'année 1944 sur
lequel il a consigné sa vie quotidienne plus une centaine de feuillets, d'une matière
probablement unique en son genre. Aujourd'hui réunis dans deux cahiers, ces derniers
contiennent en effet des coupures de presse, des dessins, des dédicaces offertes
clandestinement par une soixantaine de ses camarades et quatre textes qu'il a lui-même
rédigés. Le présent volume rassemble les coupures de presse parmi les plus
significatives, l'ensemble des dédicaces et dessins, les textes de Roger
Foucher-Créteau, ainsi qu'une série de photographies prises par l'auteur à Buchenwald,
dans les jours suivants le 11 avril 1945. Nous avons décidé de publier intégralement
ces écrits, avec leurs ombres et leurs lumières.
Leur authenticité ne saurait être contestée. En 1955, l'ancien ministre Eugène Thomas
se remémore les deux pages écrites par ses soins pour Roger Foucher-Créteau, et dont ce
dernier lui a envoyé une copie quelque temps après leur libération, une pièce "d'un
prix inestimable" à ses yeux. "Quand les choses ne vont pas, quand le
découragement et l'incertitude s'emparent de moi, je le tire et je le relis... presque
religieusement. Après, ça va mieux et, secouant amertume, tristesse et abandon, je
repars...
Je m'explique... Il y avait là-bas avec nous, au début de 1945, dans mon bloc 26, un
camarade appelé Foucher-Créteau. Celui-ci eut une idée : il demanda aux Français, qui
partageaient la même vie grouillante des blocs, de coucher sur une feuille de papier
leurs impressions du moment. Il réunit ainsi un étonnant recueil, fait de plus de cent
feuillets, de formes, de dimensions, de nature, de couleurs différentes.
Le hasard mit entre mes mains une feuille de cahier d'écolier, venue là on ne sait
comment. C'est sur elle, avec un bout de crayon, que je répondis à l'appel de
Foucher-Créteau... Nous étions alors le 22 janvier 1945." Eugène Thomas
achève cette évocation par ces quelques mots : "Je me rend bien compte
aujourd'hui que le petit feuillet que m'a envoyé Foucher-Créteau a dirigé, commandé ma
vie. Il a été le testament légué par un homme qui normalement devait mourir au même
homme qui par hasard est revenu." Plus de cinquante ans après, la force et
l'émotion qui s'en dégagent demeurent intactes. Mais comment concevoir l'existence de
ces textes dans un univers souvent perçu comme uniforme, fait d'oppression extrême, de
misère physique et morale ?
Bien rares
sont en effet les matériaux réalisés par les détenus au cours de leur internement
concentrationnaire. Il est toutefois possible, sans prétendre à l'exhaustivité, d'en
mentionner une poignée. A Buchenwald, les dessins de Boris Taslitzky et d'Auguste
Favier ; à Ravensvrück, ceux de France Audoul et de Jeannette L'Herminier ; à
Auschwitz, Buchenwald, Dora et Bergen-Belsen, ceux de Léon Delarbre, ont ainsi acquis une
juste notoriété. Quelques-uns des témoignages publiés après 1945 s'inspirent
également de notes rédigées au camp, comme ceux de Simone Saint-Clair, de Jean Cayrol,
de Christian Pineau, de l'Abbé Jean Renard ou encore de poésies consacrées à
Buchenwald rassemblé dans un recueil par André Verdet.
L'histoire de chacune de ces ouvres apparaît unique, sans exclure cependant
certaines similitudes. Sur le plan psychologique, leurs auteurs partagent fondamentalement
un même refus de l'aliénation des âmes, voulue par le système nazi, auquel ils
répondent par un élan individuel de l'esprit, signe d'une résistance qui se poursuit.
Or cette attitude dépend pour une large part des conditions d'existence. Comme le
précise Robert Antelme, "pour organiser, pour penser, il faut encore avoir de la
force et du temps", apanages dont seule dispose une minorité. De ce point de
vue, Auguste Favier se définit comme un "privilégié". Pour autant, le
terme est relatif. Il porte en particulier sur l'affectation dans un kommando de travail
relativement favorable, préservant le déporté d'une tâche exténuante. La possession
d'objets personnels et la pratique écrite de la langue française étant interdites, tous
doivent le plus souvent se cacher des SS et des détenus chargés de l'administration du
camp, toujours à la merci d'une fouille ou d'un vol. Les bouts de papiers et les crayons
s'obtiennent en échange de nourriture, prélevée sur de maigres rations ou
d'hypothétiques colis, mais aussi grâce à des relations ou simplement de la chance. Le
parcours de Roger Foucher-Créteau s'inscrit dans ce cadre et prolonge un engagement
initié dès l'avant-guerre.
Né le 17
février 1911 à Neuilly-sur-Seine, Roger Foucher-Créteau entreprend une carrière de
journaliste dans les années trente. Licencié es-lettre, il fonde et dirige à partir de
1931 un journal destiné aux étudiants, Holahée !, dont les rubriques traitent à
la fois de l'actualité politique et de la vie universitaire. Il décide en 1933 d'alerter
l'opinion sur les dangers du IIIe Reich naissant, en reproduisant de larges extraits de Mein
Kampf d'Adolf Hitler. Cette publication, un acte de résistance avant l'heure, lui
vaut des poursuites judiciaires, engagées par la maison d'édition du parti nazi à
Munich, Franz Eher Verlag. Il collabore ensuite vers 1935 à divers
journaux célèbres de l'époque : Notre Temps, Paris-Midi, L'Intransigeant.
Mobilisé en 1939 dans les services administratifs de l'Armée de l'Air comme soldat de 2e
classe, Roger Foucher-Créteau se voit contraint en juin 1940 de gagner Amboise puis
Bordeaux, devant la poussée allemande. Il participe comme conducteur à un détachement
précurseur du bataillon de l'Air 117, de Bordeaux à Lyon, en vue de l'organisation d'un
cantonnement. Son groupe y est capturé par l'ennemi le 29 juin. "Soldat plein
d'initiative", il parvient à le faire libérer une semaine plus tard, un acte
récompensé par l'attribution de la médaille militaire en 1953. Il est démobilisé en
août suivant et regagne Nice, où sa famille possède un appartement, puis Paris.
Dès les premiers mois de l'Occupation, les parents de Roger Foucher-Créteau participent
activement à la Résistance au sein du réseau Hector et, plus particulièrement,
de la branche animée par Robert Bassan. Ils sont arrêtés une première fois le 28 juin
1941, suite à une dénonciation par un agent double. Sa mère, Renée, se voit relâchée
faute de preuves après un mois passé à la prison du Cherche-Midi, et son père,
Gustave, interné à Fresnes jusqu'au 15 septembre. Le 9 octobre, la Gestapo procèdent à
nouveau à leur interpellation. Gustave Foucher-Créteau est alors déporté le 20
décembre 1941 en Allemagne, détenu au secret dans diverses prisons avant d'entrer au
camp de Gross-Rosen. Son épouse bénéficie d'une relaxe et sort de la prison de La
Santé fin janvier 1942. Elle apprend l'arrestation pour propagande anti-allemande courant
décembre de son fils Jean, le cadet de Roger.
Parallèlement au combat mené par ses parents, Roger Foucher-Créteau monte au cours du
second semestre de 1940 un mouvement clandestin dénommé Légions françaises anti-Axe.
Tout d'abord basé à Nice puis à Paris, celui-ci regroupe certains anciens journalistes
d'Holahée !. Les autorités refusent cependant après-guerre de l'homologuer comme
organisation de Résistance, même si Roger Foucher-Créteau reçoit la médaille de la
Résistance à titre individuel. L'administration motive sa décision par l'activité
réduite des Légions, "les procédés discutables" employés par
ses dirigeants et la personnalité suspecte de certains d'entre-eux, une dernière
remarque qui ne concerne pas son fondateur. Malgré une appréciation globalement
négative, l'action en matière de propagande menée par Roger Foucher-Créteau apparaît
clairement et n'est pas contestée. Elle consiste en l'impression et la diffusion, à
partir de juillet 1941, de l'organe des Légions françaises anti-Axe, intitulé Debout.
""DEBOUT", c'est l'ouvre d'une jeunesse toujours ardente, plus
combative que jamais, d'une jeunesse qui, déjà clairvoyante entre 1930 et 1934, avait
su, dans un périodique qu'elle avait créé et qui lui était consacré, jeter le cri
d'alarme à un monde veule qui, sans réaction, laissait avec indifférence s'implanter et
grandir en Allemagne le monstre hitlérien et ses doctrines barbares. (...)
Grâce à "DEBOUT", les jeunes entendent montrer au vainqueur d'une bataille, et
non pas de la guerre, que si quelques traîtres ont accepté l'Armistice dans le
déshonneur, la force vive de la France n'entend pas capituler, et entend au contraire se
dresser contre l'occupant et le chasser de notre territoire." Outre la confection
de papillons appelant à la défaite de l'Allemagne, les Légions françaises anti-Axe
se distinguent par l'envoi à différentes personnalités collaborationnistes, dont Jean
Hérold-Paquis et Lucien Pemjean, de "condamnations à mort", destinées à les
harceler moralement.
A Toulouse, André, son plus jeune frère, participe à la diffusion de ces documents au
sein du cercle des nageurs auquel il appartient, en liaison avec le recordman du monde
Artem Nakache, membre d'un autre club de la ville. En août 1943, Nakache se voit
interdire de participer au championnat de France de natation parce qu'il est juif.
En représailles, les responsables de cette éviction reçoivent des condamnations à
mort, émanant des Légions françaises anti-Axe, et portent plainte.
La Gestapo arrête Roger Foucher-Créteau à Nice le 23 octobre 1943. Déjà recherché en
juin 1941 au moment de l'arrestation de ses parents à Paris, il se peut que l'épisode
toulousain se trouve directement à l'origine des poursuites engagées contre lui, pour
manifestation de sentiments anti-allemands. Il séjourne à la prison de Nice jusqu'au 9
novembre puis à la prison Saint-Pierre de Marseille avant d'être transféré à
Compiègne le 17 décembre. Il parvient à faire passer clandestinement des nouvelles à
sa mère, inscrites sur de minuscules bouts de papiers cachés dans la caisse lui
retournant ses effets personnels. Car le 22 janvier 1944, un convoi de près de deux mille
hommes quitte la France pour le camp de concentration de Buchenwald. La déportation de
Roger Foucher-Créteau commence.
A son
arrivée, le 24 janvier, il est placé avec ses camarades dans un bloc de quarantaine, le
58, le temps que chacun soit enregistré, reçoive une affectation dans un kommando de
travail, assimile enfin brutalement de nouvelles et sinistres règles de vie. Pour leurs
gardiens, ils abandonnent le statut de prisonnier, voir d'être humain, pour devenir des Häftlinge,
des concentrationnaires. Au bout de quelques semaines, les plus chanceux restent à
Buchenwald et passent alors dans d'autres baraques situées à part, dans le "grand
camp", par opposition au "petit camp" où ils se trouvent. Les autres
partent en transport vers des kommandos extérieurs, tel Dora, ou d'autres camps au
régime plus dur. Car, "Buchenwald était encore réputé comme le plus doux",
constate en 1945 Julien Cain, directeur de la Bibliothèque nationale. C'est donc avec
hantise que les déportés apprennent leur inscription pour un transport, synonyme le plus
souvent de chances de survie altérées. Tout au long du mois de février, Roger
Foucher-Créteau se terre dans son block et échappe aux transports à destination de
Flossenburg et de Mauthausen. Le 29 février, il note : "Je ne travaillerai jamais
pour les Allemands". A la suite d'une visite devant un médecin SS, il obtient
d'être classé "travailleur léger", handicapé par une jambe
douloureuse. Grâce à cela, il bénéficie fin mars d'une place à la Strümpfstopfereï,
un kommando chargé de repriser les chaussettes.
Roger Foucher-Créteau se fait rapidement apprécier par ses codétenus. Début avril, ils
le nomment à la direction de la solidarité du block 58 où il demeure. Cet organisme
clandestin collecte parmi les Français de la nourriture pour la redistribuer aux plus
faibles et à ceux qui ne reçoivent pas de colis. Roger Foucher-Créteau a appris
l'allemand par la voonté de son père. Profondément marqué par la Première Guerre
Mondiale, Gustave Foucher-Créteau estime en effet important la connaissance de cette
langue pour préparer un rapprochement franco-allemand qu'il juge nécessaire. Il s'agit
d'un atout majeur à Buchenwald. Roger Foucher-Créteau peut ainsi traduire les courriers
de ses compagnons. Poussé par son audace naturelle, il entre aussi au printemps 1944 en
relation avec l'un des doyens du camp, Erich Reschke, le Lagerältester n°1. Lors
de ses quelques visites, il sollicite des interventions en sa faveur et celle de ses
proches. De ce fait, il parvient à se soustraire à un transport fin mai. Muté le 15 mai
dans le "grand camp" au block 26, Roger Foucher-Créteau y siège à nouveau au
comité de solidarité, dont il est nommé secrétaire. Le 19 août, il change de travail
pour devenir veilleur de nuit à l'Effektenkammer, un vaste bâtiment regroupant
différents dépôts de vêtements et d'objets.
De part le travail qu'il exerce, il touche un salaire dérisoire, quelques marks qui lui
permettent de s'abonner aux rares journaux autorisés dans l'enceinte du camp. Car Roger
Foucher-Créteau garde toute sa vivacité intellectuelle et la met au service de la
collectivité française. Au block 58 puis au 26, il lit les communiqués de l'armée
allemande et les articles relatant le cours de la guerre. A chaque défaite nazie, c'est
un peu d'espoir qui revient pour tous. Puis, chaque nuit, dans la solitude des caves de l'Effektenkammer,
il les regroupe et les commente dans un cahier. A sa lecture, Julien Cain déclare :
"Vous avez naturellement l'état d'esprit et les habitudes du mémorialiste ; mais
il fallait beaucoup de courage pour conserver ici le goût de la recherche et l'appliquer
aussi bien à ce monde fermé qu'est Buchenwald qu'au monde extérieur dont nous sommes
séparés. Vous vous êtes, délibérément, mis à l'écoute de tous les bruits du
dehors, en quête de toutes les informations de presse, même les plus fallacieuses. Et
vous avez composé cet étrange et très vivant recueil (...). Il n'offre assurément
qu'une image infidèle, vue à travers des prismes trompeurs, d'événements immenses que
nous aurions voulu pouvoir vivre. Mais vous avez réussi ainsi à tromper votre impatience
et la nôtre par surcroît."
Roger Foucher-Créteau ne s'arrête pas à cette compilation, déjà en soi
extraordinaire. En marge des coupures de presse, il entreprend à la fin de l'année 1944
la confection d'un "cahier-souvenirs", dont il indique en préambule la
finalité. "A tous ceux de mes camarades que "trépas" ou
"transports" ont épargnés, je dédie ces quelques pages... Qu'ils y écrivent
leurs pensées, leurs peines, leurs espoirs.
Loin du bagne, un jour, je veux relire ces lignes. Elles retraceront pour moi le plus
vivant des reportages qui ait jamais été écrit. Les heures douloureuses de notre commun
calvaire y seront représentées comme les étapes d'une terrible aventure dont nous ne
connaissons pas encore la fin."
Il rédige personnellement quatre textes : un préambule, la description d'un appel
destiné à la formation d'un transport en janvier 1945, une évocation de son voyage de
Compiègne vers Buchenwald et de l'arrivée du convoi, plus un dernier, écrit le 17
février 1945 jour de son anniversaire, qui témoigne à la fois de son désarroi et de
l'espérance en une délivrance prochaine. Il demande également à ses camarades de
coucher sur le papier leurs réflexions. Il les choisit d'abord parmi ses relations les
plus proches, au block - Pierre Julitte, Vincent Planque, Georges Chaillou, Robert
Ivernel... -, ou à la Strümpfstopfereï - Robert Dagonet, José
Bertran... Certains sont même des connaissances d'avant-guerre, comme Louis Tissot ou
Michel Martineau et son propre cousin, Jacques Bonnel de Mézières. Roger
Foucher-Créteau parvient à réunir au total une soixantaine de contributions, émanant
d'hommes de tous âges, aux origines sociales et professionnelles des plus diverses.
Futurs ministres, hauts-fonctionnaires, industriels, militaires de carrière côtoient
ouvriers et agriculteurs. En quelques phrases ou en plusieurs pages, avec des mots ou en
image, tous livrent sans artifice leurs pensées intimes pour dresser un portrait, brut et
contrasté, de l'homme en déportation.
Les interventions se suivent et il n'est pas étonnant qu'elles se recoupent à plusieurs
reprises. Leur violence parfois pourra choquer. Ce ton s'explique par le contexte même
où les déportés s'expriment ; subissant une épreuve commune, ils la décrivent avec un
langage et des références propres. Car contrairement aux récits publiés à partir de
1945, ils ne s'adressent pas ici à des lecteurs profanes, envers qui la pudeur interdit
de s'ouvrir totalement et oblige souvent à policer les discours. Pour autant, sur le
fond, les thèmes abordés ne diffèrent guère de ceux présents dans le corpus de
témoignages analysé par Annette Wieviorka. Ces éléments acquièrent cependant, dans
les textes recueillis à Buchenwald par Roger Foucher-Créteau, une intensité décuplée.
Au-delà d'une dimension purement émotionnelle, ils justifient en outre l'intérêt
scientifique à porter sur le "cahier de souvenirs". Loin des filtres de
la mémoire, il s'en dégage une vision saisissante de la déportation et de ses
conséquences, tant intellectuelles que morales.
L'intimité avec la mort, nourrie par l'existence quotidienne, représente l'arrière-plan
des réflexions de tous. Car "la mort rôde à tout instant". Elle
emporte certains des déportés présents dans ce livre, le professeur Maspero ou Marcel
Michelin notamment. Elle n'épargne d'ailleurs pas la famille de Roger Foucher-Créteau.
L'annonce, début 1945 par des rescapés de Gross-Rosen évacués sur Buchenwald, du
décès de son père, exécuté par les Allemands en novembre 1944, demeure l'un de ses
souvenirs les plus douloureux. Mais le trait majeur de ces textes réside dans un dégoût
commun de l'homme tel qu'il apparaît confronté aux épreuves de la déportation. "Je
n'ai vu que de la boue, encore de la boue, mêlée au sang, mêlée aux morts -
même les consciences, les âmes, beaucoup ne sont que boue" remarque Auguste
Favier. Louis Tissot utilise à ce propos une expression popularisée ensuite par Robert
Antelme, en évoquant la perte de ses illusions sur "l'espèce humaine".
Il est tout à fait significatif que des personnalités importantes de la Résistance au
camp, pourtant directement engagées dans l'appareil clandestin français, partagent cette
analyse. Ainsi, le colonel Manhès compare la population de Buchenwald à "trente
mille bipèdes entassés... (qui) s'agitent comme des vers grouillant sur une bête puante
!" Néanmoins, dans cette masse, une minorité se distingue par ses qualités
humaines qu'elle a su préserver. "Les uns ont montré leur force, et d'autre,
tout nus, ont exhibé leurs laideurs et leur crasse morale : une crasse que toutes les
désinfections leur avait laissée.
On a vu les fausses élites, on a vu les légers vernis tomber et les hommes sont devenus
eux-mêmes, épurés, décantés, sortis de leur fausseté."
Dans cet esprit, les jugements portés sur certaines catégories de détenus ne sont
guère favorables. A plusieurs reprises, "les déportés raciaux", c'est-à-dire
une partie des victimes juives persécutées par le régime nazi en raison de leurs
origines et exterminées pour près de six millions d'entre elles, font l'objet de
remarques acerbes. Il convient de préciser que leurs auteurs s'expriment sans aucun
recul, confrontés à des événements dont ils ne mesurent pas toute la portée. Une fois
la France retrouvée en 1945, on peut penser que leurs propos auraient été formulés
autrement ou leur opinion modifiée. En tout état de cause, leur reproduction dans cet
ouvrage ne saurait s'apparenter à une quelconque forme de caution. Ils permettent
néanmoins de revenir sur deux sujets délicats, souvent occultés depuis la libération
des camps.
Le premier est avancé par Pierre Mallez. Il appartient à l'un des rares convois de
déportés politiques dirigés sur Auschwitz-Birkenau, parti de Compiègne le 27 avril
1944, pour des raisons encore obscures. A leur arrivée, les mille six cents déportés
non-juifs sont tatoués, mais demeurent à l'écart des autres détenus et échappent à
toute sélection. Pierre Mallez dénonce le comportement des "juifs polonais"
à leur égard. L'auteur reproche notamment à ces détenus "la moindre goutte
d'eau vendue des sommes folles". Cette association fait craindre au lecteur le
recours à un stéréotype antisémite, celui du "juif usurier". Pierre Mallez
aujourd'hui s'en défend. Il convient ici de relever la brutalité avec laquelle sont
traités les nouveaux arrivants, une attitude que souligne effectivement d'autres
Français présents dans ce convoi. La violence rencontrée témoigne en premier lieu du
caractère particulier d'Auschwitz-Birkenau, un camp d'extermination où les conditions
d'existence effroyables font passer Buchenwald pour "un paradis", selon
Pierre Mallez. Tous les déportés la subissent, sur une durée et souvent avec des
conséquences bien plus dramatiques que pour Pierre Mallez. D'origine juive, Artem
Nakache, dont la femme et la fillette sont gazées à Birkenau, dénonce lui aussi les
brimades reçues. A cette violence inhérente au lieu, s'ajoute le peu de considération
dont bénéficient les Français aux yeux des Polonais. La question n'est pas de nature
raciale, mais de nature nationale. Les Polonais leur reprochent le peu d'empressement avec
lequel ils les soutinrent face aux menaces expansionnistes du IIIe Reich en 1939. Dans
tous les camps où les Français pénètrent, ils doivent affronter les mêmes préjugés,
renforcés par la défaite de 1940 et le régime du maréchal Pétain, que partagent
également les Tchèques et les Allemands.
Bien qu'il se défende de tout antisémitisme, Roger Foucher-Créteau tient des propos
dont le ton et la teneur pourraient s'y apparenter toutefois quand il évoque l'arrivée
des déportés évacués d'Auschwitz, à la fin de 1944 et au début de 1945. Ses
déclarations résultent à la fois du récit de ses camarades passés par Auschwitz et de
son expérience de gardien de nuit à l'Effektenkammer. Que voit-il ? Plusieurs
milliers de détenus épuisés par des semaines de trajet à travers l'Europe orientale,
usés moralement et physiquement par des mois passés dans "l'anus de monde",
pour reprendre l'expression de Wieslaw Kielar. Marcel Conversy les appellent d'ailleurs
"les morts qui marchent". Leur séjour à Buchenwald suscite de nombreux
commentaires dans la plupart des témoignages. L'arrivée massive de nouveaux détenus
provoque en effet une explosion de la population de Buchenwald, en particulier du
"petit camp" où sont montées des tentes pour palier au manque de bâtiments.
D'une façon générale, les conditions de vie se dégradent fortement. La pénurie
alimentaire se trouve renforcée par la saison hivernale et les ressources déclinantes
affectées au système concentrationnaire, du fait de la défaite allemande. Certes, le
sort des survivants d'Auschwitz émeut une partie des déportés qui tentent de les
secourir, tels Marcel Paul ou Christian Pineau. Le comité international clandestin
entreprend de protéger les plus jeunes, de favoriser la solidarité à l'égard de tous
et d'empêcher leur évacuation début avril 1945. Sur les 6 000 juifs de Buchenwald,
seuls 1 500 quittèrent ainsi le camp. Pour autant, force est de constater que leur
présence, et parfois leur attitude désespérée, provoquent un accès d'antisémitisme
dans le camp. Les paroles, en apparence posées et réfléchies, de Roger Foucher-Créteau
peuvent choquer ; elles sont néanmoins représentatives de la réaction d'une partie des
détenus face à une situation dramatique. Elles ne l'empêchent cependant pas de
retrouver avec une grande joie Artem Nakache.
Le "cahier de souvenirs" n'en reste pas à l'évocation des aspects les
plus sordides de l'existence à Buchenwald. Il exalte au contraire des valeurs élevées,
au premier rang desquels figure l'amitié. Les "époques sombres savent donner aux
vrais sentiments du cour leur sens profond et leur grandeur. Car il suffit parfois
d'un sourire, une poignée de main ou d'un seul regard pour faire comprendre que les
sentiments de compréhension et d'amitié ne sont point encore occultés pour nous,
malgré l'atmosphère de Buchenwald." Ces amitiés sont certes rares, mais
authentiques. Fernand Jude le remarque, tout comme Henri Maspero ou Charly Rey-Gollier :
"Ici les amitiés sont saines, l'on aime un camarade parce que l'on se plaît en
sa compagnie, c'est la vraie amitié qui nous lie, et non pas l'intérêt."
Au milieu d'un hiver que tous espèrent être le dernier passé en captivité, beaucoup
expriment ardemment leur désir de participer à la reconstruction matérielle et morale
de la France. Car Robert Schreck compare la déportation à une "école de la vie",
dont les rescapés retireront "des leçons profitables". Selon
Jean-Philippe Salmson, il ne fait aucun doute "qu'il devra naître de ces horreurs
et de ces tourments incroyables, une équipe d'hommes, d'une formation exceptionnelle, qui
saura couvrir l' "aventure" et en apprécier chaque nouveau tournant."
Deux tâches primordiales apparaissent déjà : empêcher le retour de pareils crimes et
châtier les responsables de leur martyre. Enfin libres, les anciens déportés
défendront effectivement ces revendications, notamment par la voix de leurs associations.
Mais, ils ne seront guère écoutés face aux enjeux de la guerre froide qui divisent,
pendant plusieurs décennies, la société française et le monde. De plus, même si
l'amitié toute particulière unissant les survivants au-delà des clivages politiques
demeure, des oppositions ne les épargneront pas, comme le pressent le docteur Morat.
"Quand nous partirons, quelques-uns n'auront rien compris je crois qu'ils seront
peu nombreux... pour les autres ils auront compris... Pour ça oui ! et bien compris...
Malheureusement pas tous la même chose et on classera les gens suivant le groupe avec
lequel ils hurleront et selon celui dans lequel on hurlera soi-même..."
Par la
richesse de ses informations, le cahier-souvenir suggère donc un portrait
forcément nuancé de l'individu en déportation, sans être désespéré. Jean-Louis
Guellerin a cette phrase, dont l'extraordinaire similitude avec le titre, un demi-siècle
après, du film de Roberto Benigni laisse songeur : "Le froid, les privations,
qu'importe ! Tout cela s'efface devant la promesse d'un avenir à la mesure de notre
volonté. Tout cela parait beaucoup moins sombre aussi lorsqu'on sent autour de soi de
vraies sympathies. C'est ce sentiment qui me fait penser ce soir à cette phrase
résolument optimiste : la vie est belle." C'est donc bien un message
d'espérance lucide que l'on retire de cette lecture, comme nous y invite Georges Varaud :
"Nous ne sommes que des hommes, non pas des Dieux, mais certains d'entre-nous ne
nous aurons-t-ils pas aidé fraternellement à franchir le passage ?" ; Georges
Varaud qui, du fait des possibilités de s'enrichir moralement au camp, espère "sortir
meilleur des camps de concentration, malgré tout". Cette analyse, Roger
Foucher-Créteau la partage assurément : "Les âmes bien trempées, guidées par
un idéal que ces sectarismes n'auront pas terni, sortiront renforcées de l'épreuve.
Les autres ?... inutile d'en parler."
Olivier LALIEU
Doctorant à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
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1. Breendonk: fort situé en
Belgique. |
Dédié à...... |
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Né 13 décembre 1920 à Dombasle-sur-Meurthe (Meurthe-et-Moselle), Jacques Lamy est depuis août 1943 un agent de renseignement du groupe Arc en ciel appartenant au réseau Turma dans la région de Nancy. Il est arrêté le 30 septembre 1943 à Paris et déporté le 22 janvier 1944. Evacué de Buchenwald le 8 avril 1945, Lamy ne retrouve la liberté que début mai à Salzbourg. Dans les années cinquante, il travaille au Ministère de l'Education à Abidjan en Côte d'Ivoire. Il sera en outre directeur du Journal de Neuilly. |
J. Lamy Que te dire encore? |
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Né le 25 mai 1920, Georges Chaillou entre à Buchenwald le 30 octobre 1943. |
Georges Chaillou Buchenwald est une école où l'on apprend beaucoup
dans tous les domaines. C'est là que les illusions tombent doucement, une à une. |
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Né le 9 juin 1889 à Etampes (Essonne), combattant distingué de la Première Guerre mondiale et directeur général des éditions Tallandier en 1933, Frédéric-Henri Manhès entre au Cabinet du ministre de l'Air Pierre Cot en 1936. Colonel de l'Armée de l'Air des Forces Françaises Libres en 1942, il est surtout connu pour avoir été l'adjoint de Jean Moulin en zone occupée. Arrêté le 3 mars 1943, Frédéric Manhès arrive à Buchenwald le 24 janvier 1944. Il y crée et préside le Comité des Intérêts Français. En 1945, compagnon de la Libération, il dirige la Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes et, à partir de 1951, la Fédération Internationale des Résistants. |
Colonel Manhès Mon cher camarade, |
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Table alphabétique des
déportés
qui ont participé au Cahier-souvenirs
Azemar Jacques, page 82
Banabéra Roger, page 38
Beltrami Francis Docteur, page 136
Bertran José, page 68
Biclet Yves, page 48
Böhme Martin, page 218
Bonnel Jacques, page 66
Boulongne Yves, page 206
Cailliau de Gaulle A., page 142
Cain Julien, page 138
Carton Jean, page 60
Chaillou Georges, page 58
Challe B. Cdt., page 70
Challe Général, page 148
Dagonet Robert, page 86
Darriet Yves, page 108
Dauriac Sylvain, page 78
Delaroche-Vernet Paul, page 150
Favier Auguste, page 192
Feuillet Jacques, page 110
Fievet Gustave, page 226
Fleuret, page 98
Francis-Bouf Cl., page 110
Froger Dr., page 104
Garcier Jean, page 62
Gascon Pierre, page 50
Geertruyder frères, page 232
Grosot "Loule", page 196
Guellerin J.L., page 72
Guérif François, page 190
Guiastrennec, page 230
Harcourt Charles d', page 108
Harcourt Pierre d', page 102
Iselin Emile, page 210
Ivernel Robert, page 80
Jude Fernand, pages 52, 76
Julitte, page 66
Lamy J., page 56
Leloir Léon, page 120
Maillard M., page 208
Mallez Pierre, page 194
Manhès Colonel, page 84
Manschilin, page 100
Marcovitch Louis, page 80
Marie André, page 112
Martineau Michel, page 68
Maspero Professeur, page 122
Mauduit Bertrand, page 128
Mazeaud Léon, page 74
Michelin Marcel, page 86
Morat René Dr., page 64
Mrazovich Georges, page 124
Nakache Artem, page 200
Nathan Roger, page 48
Niset Major, page 228
Pesquié Armand, page 70
Planque Vincent, pages 40, 42, 48
Rey-Gollier, page 50
Richard, page 62
Rimbault Maurice, page 54
Roch Maurice, page 146
Rousseau Serge, page 74
Saladin André, page 72
Salmson Jean-Philippe, page 140
Sampek Rudi, page 90
Schmog Karl, page 224
Schreck Robert, page 88
Thomas Eugène, page 132
Tigny de, page 110
Tissot Louis, page 106
Varaud Georges, page 60
Zeimer Anton, page 218