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Jean-Luc Mayaud, Courbet, l'Enterrement à Ornans. Un tombeau pour la République

format 16x24 cm, 182 pages, ISBN 2-910828-16-6, 145 francs français, 22 euros

© Boutique de l'Histoire éditions 1999

Table des matières

Avertissement

Introduction

Conclusion

 

 

 

Table des matières

 

 

Avertissement

 

L'ouvrage que voici n'est qu'un essai, qui plus est rédigé par un historien. L'auteur n'a aucune formation particulière en histoire de l'art, si ce n'est la culture que chacun glane au fil des lectures et des rencontres. Les découpages académiques de la recherche universitaire, toutefois, n'existent que pour être transgressés : plusieurs historiens de l'art à l'ouvre féconde n'ont-ils pas hésité à emprunter à la sociologie, à l'histoire ou encore à la psychanalyse ? Appliquées à Gustave Courbet, les approches pluri-disciplinaires, fussent-elles hétérodoxes, ont permis ainsi d'importantes relectures. Sans doute le personnage et son ouvre s'y prêtent-ils particulièrement.

Une lecture technique de l'Enterrement à Ornans permet, certes, de constater que la toile est constituée de trois lais cousus, qu'elle a été d'abord couverte par une préparation, puis teintée avant d'être peinte, et qu'en séchant, la couche préparatoire a en quelque sorte " absorbé " une partie des pigments des peintures utilisées, rendant le tableau plus sombre qu'il ne l'était originellement. Les noirs ne sont pas tous identiques, et leurs nuances différentes contrastent avec les blancs et quelques touches de couleurs vives. L'analyse de la composition, elle, montre que l'alignement des personnages représentés grandeur nature est rompu par les orientations multiples des visages et des regards. La géométrie de la construction permet de distinguer plusieurs éléments : ainsi, les deux bords de la tombe placée au centre indiquent un point de fuite sur la hampe du crucifix dont les deux branches semblent portées par les diagonales d'un rectangle supérieur ; de même, l'inclinaison du cercueil emprunte la diagonale d'un rectangle inférieur déterminé par le bas de la toile et la ligne d'horizon. Dans leur richesse, ces lectures attestent au moins la technicité et la maîtrise picturale de l'artiste. D'autres approches complémentaires ont été tentées avec bonheur.

Nombreux sont les historiens de l'art qui ont recherché les influences picturales de Gustave Courbet. Mais l'artiste lui-même ne s'est jamais avoué de maître, revendiquant avec provocation une auto-formation. Mauvais élève au lycée de Besançon, étudiant fantôme en droit, particulièrement fâché avec l'orthographe, il n'est en rien le produit d'une quelconque école ; il apparaît réellement autodidacte. Mais pour qui se donne la peine de lire sa correspondance , Courbet apparaît curieux de tout. Homme de son temps, il est plongé dans le Paris artistique du second tiers du XIXe siècle, fréquente plusieurs grandes figures des arts et de ce qu'il est convenu d'appeler " la Bohème " . Ses voyages ne se limitent pas aux allers-retours entre Paris et sa Franche-Comté natale, puisque sa présence est avérée en Hollande en 1846 . Les spécialistes peuvent donc supposer une influence des maîtres du XVIIe siècle qui ont peint les " Schuttersstukken d'Amsterdam, ces vastes toiles qui sont les portraits collectifs des gardes civiques de la ville "  : La Ronde de nuit par Rembrandt, La Compagnie du capitaine Allaert Cloek par Thomas de Keuser, la Compagnie du capitaine Biker par van Der Helst , ou encore La Maigre compagnie par Franz Hals. Certains historiens de l'art proposent une probable influence de Goya ou de Zurbaran, dont plusieurs ouvres sont visibles sur les cimaises de la Galerie espagnole du Louvre de Louis-Philippe. Mais il faut bien reconnaître qu'aucune certitude n'est possible. En ce domaine, l'historien de l'art est confronté aux mêmes limites que l'historien, lorsqu'il tente de saisir un " inconnu " : il ne peut que " recréer le possible et le probable " .

Or, historien, je suis parti à la recherche de Courbet, inévitablement rencontré sur les terres franc-comtoises d'où je suis natif et auxquelles j'ai consacré une thèse . Une première étude m'avait permis de découvrir la famille de Gustave Courbet . La préparation, à Ornans en 1981, d'une exposition consacrée à l'Enterrement m'avait fait engager une vaste étude sociale des personnages représentés par le maître d'Ornans : 37 biographies sociales - rééditées avec quelques modifications en seconde partie de cet ouvrage - et une analyse des appartenances politiques de chacun des hommes présents m'avaient poussé à proposer une lecture politique de l'ouvre . Poursuivre plus avant n'aurait sans doute pas été possible sans les audaces d'historiens de l'art dont la démarche me paraît fondatrice. Meyer Schapiro  a le premier étudié l'univers " populaire " dans lequel baignait également Courbet : il établit ainsi l'existence de plusieurs représentations de scène d'enterrement, dont la principale est une gravure, circulant en Franche-Comté, que les familles en deuil pouvaient employer comme faire-part mortuaire en y ajoutant le nom du défunt (illustration 7). Hélène Toussaint, ensuite, reprenait avec audace plusieurs caricatures concernant les tableaux peints par Courbet et les utilisait avec bonheur pour une lecture renouvelée de son ouvre peint .

C'est que l'Enterrement demeure une toile mystérieuse pour qui s'interroge sur l'identité de la personne portée en terre dans ce cimetière d'Ornans en 1849. Cherchant parmi les événements touchant la vie du peintre, plusieurs historiens de l'art ont tour à tour suggéré les funérailles de sa grand-mère décédée en 1847, celle de son grand-père mort en 1848 - qui figure pourtant parmi les participants de l'Enterrement -, celle, enfin, de sa jeune sour disparue en 1834, à l'âge de treize ans . Remarquant que Courbet situait l'Enterrement dans le nouveau cimetière d'Ornans, déplacé après plusieurs années de polémique, certains ont choisi de mettre sous le drap mortuaire Claude Étienne Teste, premier Ornanais inhumé en 1848 . Mais ce sont les interprétations allégoriques qui semblent l'emporter : a inévitablement et fréquemment été évoqué " l'enterrement du romantisme ", comme si Courbet voulait ainsi marquer une rupture avec son ouvre de jeunesse ; Hélène Toussaint, persuadée de l'initiation de Gustave Courbet, suggère de lire dans l'Enterrement une " scène de deuil maçonnique ", " moins de deux mois après la promulgation de la nouvelle Constitution du Grand Orient qui ouvre l'Ordre à la croyance religieuse "  ; plus récemment encore, Michèle Haddad établit un parallèle avec l'imagerie napoléonienne . Toutes les hypothèses sont donc permises . Je me propose d'y ajouter une nouvelle lecture, pour laquelle, outre mes dettes envers Meyer Schapiro et Hélène Toussaint, il convient de mentionner ce qui est dû à Timothy J. Clark et à Maurice Agulhon. Le premier a entrepris naguère une étude sur la réception de l'Enterrement  : la démarche engagée et la richesse des informations livrées ont largement facilité ma réflexion. Maurice Agulhon, enfin, par ses travaux consacrés à Marianne  a largement ouvert la voie à une étude de la culture politique " populaire " et de ses symboles.

Les pages qui suivent reprennent donc pour une bonne part mes travaux antérieurs, dispersés. À l'identification sociale et politique des figurants choisis par Courbet s'ajoutent réexamen de la réception critique de l'ouvre et découverte du thème de l'assassinat et des funérailles de la République, largement développés avant l'élection présidentielle du 10 décembre 1848. Relire l'Enterrement nécessite les ressources de l'histoire sociale fine appliquées aux figurants, l'approche la plus précise possible de l'histoire politique et culturelle de la France - Paris, mais aussi et surtout la province -, et une interrogation sur l'artiste lui-même. Courbet peintre n'est pas hors de l'histoire : ses préoccupations politiques sont sans cesse affirmées et, par sa double appartenance parisienne et provinciale, il se pose, comme beaucoup d'autres, en intermédiaire ou en intercesseur . Courbet n'est pas simplement un Rastignac avide de reconnaissance. Militant - ses relations et sa correspondance en témoignent -, il est, lui aussi, porteur de représentations du politique et du peuple souverain, représentations qu'il met en ouvre : ne se comporte-t-il pas en notable de la Monarchie de Juillet lorsqu'au printemps 1848 il prétend " faire " l'élection de son cousin Oudot dans le Doubs en recommandant à son père d'entreprendre " les démarches nécessaires pour cela, [d'écrire] à M. Berque et à Chenoz de Pontarlier [pour] qu'ils fassent mettre dans le journal de Pontarlier sa profession de foi ", ajoutant : " il te faudra aussi t'occuper d'Adolphe de tout ton pouvoir. Il vous faut parcourir les villages, faire boire les maires " . Et de poursuivre néanmoins à propos de la révolution de février que c'est " la plus belle chose que nous verrons de notre vie. Le peuple jusqu'ici a été magnifique, il se conduit admirablement ". Courbet, de retour à Ornans, est un artiste admiré et entouré, il est aussi un républicain décidé à défendre la République, lui qui se souciait de " savoir ce que [s]on grand-père pens[ait] de tout cela " et écrivait, toujours à propos des élections d'avril : " Si vous n'envoyez pas de vrai républicains, on ne vous réserve qu'une chose, c'est de jeter vos républicains par la fenêtre de la Chambre, toutefois sans leur faire de mal. Songez donc une bonne fois à la maxime : tout ou rien, que les demi-mesures sont toujours très nuisibles. [...] La Chambre ne tiendra pas plus de trois mois et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on vous ait forcé de comprendre quelque chose " . Reste que le scandale de l'Enterrement a, semble-t-il, pris une ampleur non voulue par l'artiste. Ce qui n'était vraisemblablement au départ qu'une plaisanterie, un clin d'oil , risquait de tourner en bataille politique à un moment historique, l'année 1851, où la France est dominée par un parti de l'ordre et un prince-président usant de censure et de répression. Au lendemain du coup d'État du 2 décembre 1851, Courbet annonce qu'il est " surveillé très activement dans [s]es paroles et dans [s]es actions ", et précise : " J'ai l'honneur d'avoir à mes trousses M. le brigadier d'Ornans (que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam) lequel, il y a déjà un an, avait éprouvé le besoin de me dénoncer à la préfecture de police " .

Cet ouvrage doit beaucoup aux soutiens qui m'ont été donnés. Maurice Agulhon , Filiz Burhan, Stéphane Guégan, Michèle Haddad, Petra Ten Doesschate Chu et Hélène Toussaint ont bien voulu parler avec moi de l'Enterrement de la République et m'ont encouragé à persévérer. Les remerciements que je leur adresse, bien sincères, ne doivent cependant pas les impliquer comme une quelconque caution scientifique à ce travail. Mes amis seront inévitablement solidaires : Claude-Isabelle Brelot, qui a attentivement relu ces pages, Philippe Ruzé qui s'est enthousiasmé depuis longtemps pour cette interprétation de l'Enterrement, Natalie Petiteau qui a transmis ce manuscrit aux Éditions de la Boutique de l'histoire, Michèle et Pierre Borella, enfin, les éditeurs, qui prennent le risque de publier ces modestes pages. À tous vont ma gratitude et ma fidèle reconnaissance.

 

 

Introduction

 

Le 31 mars 1851, lorsque se ferment les portes du Palais national qui avait abrité le Salon de 1850-1851, Théophile Gautier est bien le seul à regretter qu'au moment des récompenses, Courbet ait été oublié. Pour le romancier et critique artistique de La Presse, l'auteur de l'Enterrement à Ornans " a fait événement " et " a remué le public et les artistes " . Paradoxal remords et tardive honnêteté de la part d'un plumitif qui dès l'ouverture du Salon a participé à l'hallali quasi général . Des neuf toiles que présentait Courbet, l'Enterrement a été la plus maltraitée. La Chronique de Paris annonce " une affreuse chose " : " Oh ! les laides gens ! et quel peuple ! et quand on est fait comme cela, que l'on devrait au moins avoir le droit de ne pas se faire peindre ! " . L'Ordre met en garde contre cette " glorification de la laideur vulgaire "  tandis que le critique du National avoue n'avoir pas réussi à endurcir son " oil aux cuisantes souffrances du laid, [et son] esprit à l'affreux dégoût de l'ignoble " . Bref, " chacun, depuis l'artiste le plus fantaisiste jusqu'au plus simple bourgeois, s'écrie en se sauvant : - Bon Dieu ! que c'est laid " .

Courbet fait donc dans le laid. L'expression est significative, qui revient comme un leit-motiv : on reproche au peintre son refus des esthétiques dominantes, de n'être ni classique ni romantique, de n'appartenir ni à l'école d'Ingres, ni à l'école de Delacroix. Ce laid opposé au beau, c'est tout à la fois les dimensions du tableau - 3,15 sur 6,68 mètres -, son alignement sans hiérarchie de personnages noirs et sales, c'est enfin le thème traité . La répulsion que provoque l'Enterrement entraîne dans une même condamnation les autres productions présentées par Gustave Courbet, Les Casseurs de pierre et Les Paysans de Flagey revenant de la foire. Les portraits de M. Jean Journet, M. Hector Berlioz et M. Francis Wey et surtout le Portrait de l'auteur - baptisé plus tard l'Homme à la pipe - sont parfois évoqués par les critiques déchaînés. Mais les deux paysages, Les Bords de la Loue, sur le chemin de Maizières et les Vues et ruines du château de Scey-en-Varais, passent inaperçus au milieu des 4 000 ouvres exposées. Courbet, en janvier 1851, c'est donc avant tout le scandale de l'Enterrement. Les caricaturistes s'en donnent à cour joie   et contribuent à l'explosion de " l'événement Courbet " hors de l'étroit cercle des élites cultivées parisiennes. Les attroupements grossissent devant " le chef-d'ouvre du laid "  et l'on y débat du beau, du peuple, de la démocratie, de la bourgeoisie, voire du réalisme puisque le mot a été lâché par quelque critique. L'Enterrement à Ornans, " colonnes d'Hercule du réalisme " , serait ainsi une ouvre-manifeste, fondatrice d'une nouvelle école. Pourtant, moins de cinq ans plus tard, le maître d'Ornans tente de se dégager de cette étiquette finalement encombrante et surtout vide de sens : " Le titre de réaliste m'a été imposé comme on a imposé aux hommes de 1830 le titre de romantiques ", écrit-il en tête du catalogue   de son " Exhibition et vente de 40 tableaux " installée avenue Montaigne en 1855. Courbet reconnaît ainsi que son ouvre lui a pour partie échappé. Objet de scandale et de polémique, l'Enterrement à Ornans est également une ouvre manipulée.

 

 

Conclusion

 

Le 31 mars 1851, lorsque se ferment les portes du Palais national qui avait abrité le Salon de 1850-1851, Théophile Gautier est bien le seul à regretter qu'au moment des récompenses, Courbet ait été oublié. Pour le romancier et critique artistique de La Presse, l'auteur de l'Enterrement à Ornans " a fait événement " et " a remué le public et les artistes " . Paradoxal remords et tardive honnêteté de la part d'un plumitif qui dès l'ouverture du Salon a participé à l'hallali quasi général . Des neuf toiles que présentait Courbet, l'Enterrement a été la plus maltraitée. La Chronique de Paris annonce " une affreuse chose " : " Oh ! les laides gens ! et quel peuple ! et quand on est fait comme cela, que l'on devrait au moins avoir le droit de ne pas se faire peindre ! " . L'Ordre met en garde contre cette " glorification de la laideur vulgaire "  tandis que le critique du National avoue n'avoir pas réussi à endurcir son " oil aux cuisantes souffrances du laid, [et son] esprit à l'affreux dégoût de l'ignoble " . Bref, " chacun, depuis l'artiste le plus fantaisiste jusqu'au plus simple bourgeois, s'écrie en se sauvant : - Bon Dieu ! que c'est laid " .

Courbet fait donc dans le laid. L'expression est significative, qui revient comme un leit-motiv : on reproche au peintre son refus des esthétiques dominantes, de n'être ni classique ni romantique, de n'appartenir ni à l'école d'Ingres, ni à l'école de Delacroix. Ce laid opposé au beau, c'est tout à la fois les dimensions du tableau - 3,15 sur 6,68 mètres -, son alignement sans hiérarchie de personnages noirs et sales, c'est enfin le thème traité . La répulsion que provoque l'Enterrement entraîne dans une même condamnation les autres productions présentées par Gustave Courbet, Les Casseurs de pierre et Les Paysans de Flagey revenant de la foire. Les portraits de M. Jean Journet, M. Hector Berlioz et M. Francis Wey et surtout le Portrait de l'auteur - baptisé plus tard l'Homme à la pipe - sont parfois évoqués par les critiques déchaînés. Mais les deux paysages, Les Bords de la Loue, sur le chemin de Maizières et les Vues et ruines du château de Scey-en-Varais, passent inaperçus au milieu des 4 000 ouvres exposées. Courbet, en janvier 1851, c'est donc avant tout le scandale de l'Enterrement. Les caricaturistes s'en donnent à cour joie  et contribuent à l'explosion de " l'événement Courbet " hors de l'étroit cercle des élites cultivées parisiennes. Les attroupements grossissent devant " le chef-d'ouvre du laid "  et l'on y débat du beau, du peuple, de la démocratie, de la bourgeoisie, voire du réalisme puisque le mot a été lâché par quelque critique. L'Enterrement à Ornans, " colonnes d'Hercule du réalisme " , serait ainsi une ouvre-manifeste, fondatrice d'une nouvelle école. Pourtant, moins de cinq ans plus tard, le maître d'Ornans tente de se dégager de cette étiquette finalement encombrante et surtout vide de sens : " Le titre de réaliste m'a été imposé comme on a imposé aux hommes de 1830 le titre de romantiques ", écrit-il en tête du catalogue  de son " Exhibition et vente de 40 tableaux " installée avenue Montaigne en 1855. Courbet reconnaît ainsi que son ouvre lui a pour partie échappé. Objet de scandale et de polémique, l'Enterrement à Ornans est également une ouvre manipulée.