Accueil

Livres neufs

Livres d'occasion

Edition

Agrégation-CAPES

Page pratique

 
Couverture

Alain Dalotel, De la Chine à la Guyane. Mémoires du bagnard Victor Petit 1879-1919

format 14x22 cm, 324 pages, ISBN 2-910828-06-9, 98 francs français, 14.90 euros

© Boutique de l'Histoire éditions, 1996

Table des matières

Introduction biographique

Lettres de Victor Petit

Index

Bagnard et patriote ! Quelle étrange destinée que celle de Victor Petit..
Enfant de l'Assistance publique, marqué par la fatalité, il ne réussit pas à s'intégrer dans une société qui le rejette.
Engagé volontaire en Chine lors de la guerre des
Boxers, Victor est écœuré par ce qu'il voit : il déserte par deux fois. Condamné en 1901 à 20 ans de travaux forcés par un Conseil de guerre, il va rejoindre au bagne les milliers d'hommes qui s'y consument.
Mais Victor Petit n'est pas un forçat comme les autres. Depuis l'expédition en Extrême-Orient, il écrit pour témoigner. Son journal et sa correspondance, conservés par son frère Edouard, lui serviront à rédiger ses Mémoires dans sa cachette d'évadé entre 1915 et 1918. Ce personnage romanesque et authentique, qui se fait alors le procureur des petitesses humaines, analyse ce qui restera l'une des taches les plus honteuses de la IIIe République : le bagne de Cayenne.
En 1919, Victor quitte ce monde dans des circonstances mystérieuses, blessé à mort.
Retrouvés par ses petits-neveux, ses Mémoires sont ici pour la première fois édités. Ils sont précédés d'une étude biographique de Alain Dalotel, historien, qui a fait une enquête minutieuse sur ce drôle de citoyen afin d'éclaircir au maximum les zones d'ombres de son parcours riche en aventures et le replacer dans son époque.

 

Table des matières

 

1ère partie : Une vie de malheur par Alain Dalotel

Enfant de l'Assistance Publique

Plutôt l'aventure militaire

Combattre les Boxers ?

La guerre des pillards

Première désertion

Deux Français dans la Chine profonde

Une seconde chance

L'armée école du vice

La bande des neuf

Condamnés pour l'exemple

Saint-Martin-de-Ré la porte de l'enfer

Découverte de la Guyane : évasions successives du matricule 32308

Le bagne vu de l'intérieur

L'espoir et la mort

Le temps de la patience

La dernière belle

Le retour

Sauvetage d'une mémoire

2ème partie : Mémoires de Victor Petit

Cahier I : De l'AP à l'Armée

Cahier II : Déserteur en Chine

Cahier III : L'enfer du bagne

Cahier IV : Évadé

Cahier V : L'Eldorado introuvable

Cahier VI : Les pouvoirs contre les hommes

Annexes : lettres de Victor Petit

Bibliographie

Cartes

Index

 

 

Introduction biographique

par Alain Dalotel

 

Victor Petit est venu " par malheur au monde ", selon ses propres mots, le 27 janvier 1879 à Paris, rue des Boulangers, non loin de Jussieu. Son père, Simon Petit, 28 ans, travaillait dans l'imprimerie comme compositeur typographe. Sa mère, Antoinette Zénaïde Veyret, 23 ans, était, d'après l'État-civil, journalière. Après Victor cinq autres enfants allaient voir le jour : Édouard, Louis, Marie, Clémence et Marcel.

Si rien ne permet de penser que le père avait eu une activité politique ou " syndicale ", il faut noter tout d'abord, que la vie quotidienne du " couple " ne se distinguait pas de celle de beaucoup d'ouvriers de la capitale. Par exemple, ce n'est qu'après la naissance de Marie (27 février 1884) qu'ils se marièrent à la Mairie du Ve (27 décembre 1884) puis à l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet. On remarque par ailleurs le baptême collectif de leurs enfants le 20 mars 1884 dans cette même paroisse. Était-ce par conviction ou parce que cette famille pauvre dut entrer dans un réseau de charité ? Quoi qu'il en soit, le sentiment religieux a toujours existé dans le milieu familial et ce depuis des générations. Même Victor, bien que déclarant ne croire " ni à Dieu ni à diable ", aura parfois des aspirations spirituelles, comme le montrent ses cahiers dont nous parlerons plus loin.

Victor n'a pas vraiment insisté sur son enfance, sinon pour signaler qu'il était un bon élève, à l'école de la rue de Pontoise, " mémoire excellente, beaucoup de facilités ", sautant des classes et récoltant " presque tous les prix ". On retrouvera ces dons dans ses journaux ultérieurs. Autre trait de caractère constant : la turbulence, Victor reconnaît avoir été " un vrai diable : batailleur, rentrant tous les jours plein de bosses et d'accrocs, tirant les sonnettes et faisant toutes sortes de niches ".

La misère guettait les Petit. " Nous devions chez tout le monde " note Victor qui évoque les dettes et le Mont de Piété. Et bientôt c'était une chute digne des romans de Zola. Victor raconte que son père s'était mis à boire et que sa mère devait multiplier les ruses pour récupérer l'argent du ménage : elle l'envoyait les soirs de paie à la sortie de l'atelier.

Une photographie pathétique nous montre cette famille réunie. La mère et le père, assis, sont accablés. Les enfants, debout, sont maigres et souffreteux. Victor, derrière ses parents, est le seul à regarder l'objectif mais avec une moue détachée presque hostile. Un visage rebelle. Personne ne sourit dans ce tableau d'une tristesse poignante. Image de désespoir.

L'idée d'un suicide collectif germe alors dans l'esprit des parents. Victor surprend l'une de leurs conversations mais sans penser qu'il s'agit d'eux : ils passent en revue les façons les plus efficaces d'en finir. Le 4 mars 1889, les deux époux se suicident à l'aide d'un réchaud à charbon. Le drame est consommé. Les circonstances tragiques de cette disparition brutale nourriront une légende noire. La chronique familiale voulait que Simon et Zénaïde aient entraîné dans la mort leur tout dernier enfant, Clémence, mais le livret de famille retrouvé est formel : la petite Clémence, née le 24 août 1885 est décédée le 20 août 1886. Quant à Marcel, né le 18 décembre 1886, il est mort plusieurs mois avant le suicide de ses parents, le 16 mai 1888. Drames de la misère, leur mère n'avait pas assez de lait pour les nourrir.

Victor, cet enfant éveillé et sensible, se souviendra toute sa vie des détails bouleversants de la disparition de ses malheureux parents. C'est lui qui a porté la lettre de sa mère à l'oncle où elle expliquait leur geste. Victor a consigné dans ses cahiers ces moments terribles.

Enfant de l'Assistance publique

Dès lors, le destin de Victor est scellé. Il le conduira des dures campagnes de l'Aube jusqu'en Chine sous l'uniforme, puis en Guyane sous la tenue rayée du bagnard.

Marie, sa sœur, 5 ans, restera chez son oncle Édouard, qui l'élevait déjà 104 rue du Faubourg Saint Antoine avec sa femme Célestine, Édouard, son frère le plus âgé, sera adopté aussi par eux, mais son plus jeune frère Louis, 6 ans, et lui-même, seront remis à l'Assistance publique.

Victor n'est pas véritablement abandonné, comme l'indique sa correspondance suivie avec son oncle, mais il doit toutefois supporter la vie des enfants de l'Assistance placés dans les campagnes parfois chez des gens durs et intéressés. Dès lors, il exprime sa combativité, résistant aux jeunes campagnards qui le traitent de " communeux ". N'est-il pas forcément un rouge, ce parisien ? S'il réussit à décrocher son certificat d'études, en 1891, il devra ensuite travailler comme un adulte et ne sera guère encouragé à poursuivre ses études. Mais Victor est une sorte d'optimiste qui met à profit ses emplois pour se forger un corps d'athlète et un bel esprit d'indépendance malgré une timidité provoquée par sa vie paysanne.

Il a compris dès ce moment que pour les exclus comme lui, il y a une double menace, celle du gendarme pour ceux qui ne marchent pas dans la ligne fixée par l'Administration — là, il mettra en cause les fonctionnaires incompétents et grassement payés — et celle de la chute, car il a vu les jeunes gens qui tournent mal au dépôt de l'Assistance publique à Troyes, le futur gibier du bagne.

A Noël 1896, après sept ans d'expériences dans les campagnes, il regagne Paris d'où il demandera l'autorisation à l'Assistance de s'engager dans l'armée pour échapper à ce monde rural plutôt ingrat qu'il n'a jamais véritablement adopté, tout en y développant un sens poétique certain comme l'indiquent les accents parfois rousseauistes de ses mémoires. Il s'y ennuie et n'y a aucun avenir : pour ne pas être domestique, il sera soldat.

Plutôt l'aventure militaire

Victor s'engage volontairement pour 4 ans le 11 février 1897, quelques jours après ses 18 ans. Il n'a pas choisi les chasseurs alpins du 8e B.C.A. basé à Nice. On l'a fait pour lui, peut-être à cause de sa robuste constitution. Pour Victor, cette nouvelle expérience sera une ouverture vers le monde, l'occasion sans doute de s'intégrer dans un ensemble, une deuxième famille en somme.

Les lettres qu'il adresse à son frère Édouard et à ses oncle et tante depuis Nice, puis Peïra-Cava, en 1897 et 1898, nous le montrent plutôt satisfait de cette nouvelle vie. Mais si les paysages de montagnes lui plaisent, il manque d'action et, nous le savons avec ses mémoires, il a déjà quelques déboires avec l'armée tant au niveau de ses camarades provinciaux — là, il sait se faire respecter grâce à sa force — qu'au niveau de la hiérarchie. Ce volontarisme qui le caractérise ne l'empêche pas d'être conscient du malheur qui le guette, " dans notre famille, nous n'avons vraiment pas de veine — écrit-il à ses oncle et tante après un grave accident survenu à son frère Édouard, hospitalisé à Bar-sur-Aube – moi je suis fataliste : je crois qu'une chose qui doit arriver arrive quand même, quelque situation où l'on se trouve ".

Avec la 5e compagnie de son bataillon il passera l'hiver à Peïra-Cava, face à la frontière italienne, multipliant les patrouilles en haute montagne dans la neige. Les livres lui manquent. Et un conflit l'oppose bientôt à son lieutenant, un de ces " messieurs " qu'il ressent comme hostiles. Victor, têtu, ne cède jamais. Aussi récolte-t-il pas mal de jours de salle de police et il ne réussit pas à s'élever au grade de sous-officier. Pourtant Victor a déjà des idées sur la responsabilité et le rôle du soldat dans la nation et il ne désespère pas de réussir dans le métier militaire. On le charge de l'instruction du tir. Cela ne lui suffit pas. Ayant rencontré, lors d'une permission, un sergent du 10e régiment d'infanterie de marine rentrant du Tonkin, il demande, après 38 mois de service dans les chasseurs, à servir au 1er régiment d'infanterie de marine. Grâce à cette franchise et à cette insistance qui lui sont coutumières, Victor réussit à obtenir l'autorisation de rejoindre Cherbourg pour se réengager en mai 1900. Il le regrettera bientôt.

Victor, devenu majeur, et il s'en réjouit, semble alors très heureux dans l'armée. Il n'oublie pourtant pas sa famille qu'il visite en mai puis, le 6 juillet, la guerre ayant éclatée en Chine, il s'inscrit sur les listes de volontaires car il veut voir du pays. À Toulon, il fait la connaissance du bataillon qui deviendra ensuite le 18e bataillon de marche. Passant par Paris une seconde fois, il va faire ses adieux à sa tante, à sa sœur et à son oncle. Sa tante a un pressentiment. Au moment du départ, elle le rappelle : " Il faut que je t'embrasse encore une fois, il me semble que je ne te reverrai jamais ". Ces détails sentimentaux, notés par Victor, prouve qu'il était très attaché aux siens malgré sa soif de connaître le monde et sa joie de faire un " voyage en Chine " (là aussi, les marsouins sont pour lui une nouvelle famille d'autant plus intéressante qu'il y a de tout chez ces " lascars " y compris des bacheliers !). Il n'a d'ailleurs pas oublié de visiter ses frères avant le grand départ en allant voir Édouard à Courtenson et Louis à Mézières. S'il est vrai que l'oncle Édouard reproche à Victor d'avoir accepté de l'argent de tous, il faut reconnaître que les frères sont alors très liés. Louis, quelques temps après, n'enverra-t-il pas à Victor une fleur des champs dans une lettre ?

Combattre les boxers ?

Le 8 juillet 1900, Victor quitte Toulon sur le Vinh-Lonh avec 1 200 soldats en direction de la lointaine Chine. De cette traversée de 45 jours il nous a légué un récit où ses dons d'observateur lucide et son humour, si personnel, s'expriment. Rien ne semble échapper à son regard et à sa plume mais il ne fait pas encore véritablement l'analyse de ce conflit dans lequel il est embarqué. Comment le pourrait-il ce jeune homme qui n'a aucune connaissance des réalités coloniales et de la stratégie des banques en Extrême Orient ? A-t-il jamais entendu parler dans sa jeunesse campagnarde, au fin fond de l'Aube, de la politique des puissances en Chine depuis un quart de siècle ? En sait-il beaucoup plus que Louis qui, inquiet de cette aventure, lui écrit : " Tâche toujours de faire attention à toi dans ces sales patelins-là car il parait qu'il y en a beaucoup qui se font démolir mais quand tu arriveras peut-être que ce sera déjà terminé " ou qu'Édouard qui a là-dessus des idées arrêtées : " Chacun chez soi, la France aux Français, la Chine aux Chinois " ? Pourtant — et son mérite n'en est que plus grand — s'il ne sait rien de la curée impérialiste qui se déchaîne dans cette région du monde depuis 1894 avec l'obtention de privilèges (ports ouverts, concessions de territoires à bail et de voies ferrées) il va être un observateur attentif du break up of China depuis les rangs de ce corps expéditionnaire dont il fait partie, puis au sein même de la société chinoise au moment de sa première désertion.

Il serait faux cependant d'imaginer Victor comme un révolutionnaire même si, dès 1900, on s'aperçoit par ses premiers cahiers que l'injustice, l'arbitraire, la violence institutionnelle et le droit du plus fort ne lui plaisent pas. À cette époque, il prend seulement conscience de ces faits. Dans ses notes à chaud, il n'y a pas le recul et la réflexion que l'on trouve dans ses cahiers de 1915 Remember for ever. Il y a bien sûr entre les deux l'expérience du conseil de guerre et du bagne. Dans un premier temps, on peut dire que si rien ne lui échappe des modalités de l'occupation de la Chine par les troupes des puissances, que s'il dresse un constat serré et parfois sévère du comportement du corps expéditionnaire, notamment de sa composante française, basé sur ce qu'il vit avec les marsouins, soit dans la progression des colonnes depuis la côte, soit lors de l'occupation de Pékin avec le quotidien des postes militaires, il croit un moment à sa mission, malgré ses réserves contre l'administration et l'encadrement.

Si l'on comprend encore mieux sa dérive avec son texte de 1915, il est clair que dès 1900, il s'est rendu compte de l'état d'incurie de l'armée française, qui lui fait honte, de l'incompréhension et de l'intéressement individuel de la plupart des officiers et des sous-officiers. Cette situation de désagrégation morale de l'armée, qui rappelle 1870, le conduira rapidement, comme nous le verrons, à se débrouiller de son côté par de petits trafics malins, tout d'abord destinés à lui permettre de vivre normalement, ce qu'il estime être son droit. Vite, il a compris que cette guerre relevait du pillage pur et simple, même si par ailleurs les buts de la guerre pouvaient être d'ordre humanitaire, financier, économique et bien sur politique. Il rapportera par exemple comment les tombeaux des Ming ont été vidés de leurs trésors par les officiers et soldats du 17e, plus rapides que leurs rivaux allemands. Nous reviendrons sur cette question plus loin.

Disons tout de suite que si, en 1900, l'analyse de Victor n'est qu'embryonnaire, il va bientôt envisager de profiter de la situation troublée de la Chine pour faire des affaires par le trafic d'armes. Mais cette idée constructive et réaliste, tout à fait dans l'air du temps, ne va lui venir que progressivement.

A-t-il vu ces fameux boxers ou boxeurs anti-occidentaux et antichrétiens, dont le mouvement s'est rapidement développé en 1899, profitant d'une situation politique ambiguë où l'impératrice Ts'eu-Hi a joué un grand rôle ? Ayant rassemblé une armée autour de Pékin car, tout comme le parti mandchou, elle veut résister à l'invasion étrangère, elle laisse faire en outre les bandes armées, les boxers en particulier, dans les provinces. Ses décrets contre le banditisme en janvier 1900 n'ayant pas convaincu les puissances, celles-ci débarquent en juin des troupes, en principe pour protéger leurs ressortissants dans les légations menacées. L'épisode tragique des 55 jours de Pékin, ce siège du quartier diplomatique qui est une tentative d'insurrection contre la domination étrangère, commence après que l'impératrice ait pris le 19 juin le parti des boxers devenus pro-dynastiques. Le 15 août, les légations sont libérées par les troupes du corps expéditionnaire. C'est alors que commence le deuxième pillage de Pékin.

Victor arrive précisément en vue de Takou le 25 août : " il y a là — écrit-il dans son journal — une véritable escadre en rade : américains, japonais, hollandais, allemands, russes, italiens, français. Pour quelques-unes de ces nations une moyenne de vingt navires tant transports que cuirassés. La France en a dix-huit ".

Dès le lendemain, embarquant sur le Bengali pour remonter le Sei-ho, il est plongé dans une ambiance de guerre : " donc à 2 heures de l'après-midi le Bengali pénétrait dans le Sei-ho. À partir de cet instant l'on voit la guerre dans toute son horreur. Takou était très bien défendu par les forts, une digue couronnée de batteries et des pieux pointus en défendant l'assaut, maintenant tout est détruit, brûlé, l'aspect lamentable, pas une maison n'est debout. Le Sei-ho charrie les cadavres de Chinois gonflés par leur séjour dans l'eau et répandant une odeur épouvantable ".

Ayant pris le train à Takou avec son régiment, Victor arrive à Tien Tsin le 27 août après avoir vu une campagne dévastée par les inondations et la guerre : " tous les villages sont détruits et de place en place on aperçoit des cadavres surnageant sur l'eau ". Dans la ville, le conflit a été terrible : " A Tien Tsin même c'est encore plus désolant, sur une population de 1 600 000 âmes, il ne reste debout que les légations européennes et encore sont-elles bien endommagées ".

Les rues ne sont pas sûres, deux marsouins isolés de son régiment qui voulaient se livrer au pillage sont tués par les Chinois.

Deux jours plus tard, le 29 août, nouvelle avancée en chemin de fer jusqu'à Yang Sounn. Cette agglomération n'a rien à envier à Tien Tsin : " une ville qui devait être très populeuse mais où nous n'avons vu que des cadavres qui répandaient une odeur insupportable. Pas moyen de boire de l'eau nulle part. La rivière et les puits remplis de cadavres, l'eau est donc complètement empoisonnée ".

Le régiment de Victor fait halte le 31 août dans un village ; celui-ci note : " tout est désert, presque toutes les habitations sont brûlées ". La route se poursuit, de postes français en postes français. Après une halte le 5 septembre dans la ville de Tang Tchéou, puis une nuit sous la tente à 20 kilomètres de Pékin, c'est l'entrée grandiose dans la capitale le 7 septembre : " nous franchissons la première muraille par une porte percée dans un mur de 12 mètres d'épaisseur sur une quinzaine de hauteur et entourée de fossés remplis d'eau. Après avoir fait 12 kilomètres dans la ville et traversé deux enceintes, nous arrivons au secteur français ".

La guerre des pillards

Mais que faisait donc ce corps expéditionnaire au Petchili ? Victor donne dans son journal quelques informations — jusque-là, il était obligé de lire dans les journaux venus de France — : le 26 septembre le fort de Pei Tang est repris par les forces internationales. Si, dans l'ensemble les soldats souffrent du froid, de la faim et de la dysenterie, Victor est alors privilégié. En effet, il a été doté avec ses camarades de brassards tricolores et ils sont chargés de la propreté et de la police des rues " nous sommes donc policemen " note-t-il dans son journal. Le maintien de l'ordre, dans cette ambiance trouble de pillage généralisé, n'a rien d'évident : " l'autre jour, un poste français ayant été attaqué à coups de fusil par les Chinois boxers, le lendemain nous avons cerné le quartier considéré comme suspect et emmené les Chinois qui s'y trouvaient (260 prisonniers). Aussitôt les bons catholiques chinois, l'évêque en tête, voitures à la suite, ont été piller ce village. Ici, ce n'est pas le général qui commande c'est l'archevêque ".

Victor, malgré sa connaissance des punitions largement distribuées aux simples soldats pour pillage par les conseils de guerre, va profiter de ses fonctions d'agent de police qui lui permettent des excursions en ville, pour se servir lui aussi : " inutile de te dire que je pille plus que tous les autres " écrit-il à Édouard ; dans une lettre à son frère Louis, il explique comment ça se passe :

" On m'a collé policeman. Je me promène dans le secteur français pour assurer la propreté des rues, veiller à ce que chacun paie bien ce qu'il achète au marché, empêcher de piller les maisons habitées et inhabitées, inutile de te dire que si je m'aperçois qu'une maison est inhabitée, j'y fait une perquisition à hauteur, j'ai une splendide couverture pour me couvrir, des coussins de soie comme matelas, un manteau en fourrure qui vaudrait en France une centaine de francs, une trentaine de mètres de soie surali, de l'encre de Chine et des petites chinoiseries. "

Le texte de Victor nous permet donc — c'est là un de ses mérites — d'en savoir un peu plus sur cette guerre oubliée et peu glorieuse qui n'a pas toujours retenu l'attention des historiens, même celle des plus éminents. Si la majorité d'entre eux n'en soufflent pas un mot ou l'expédient parfois en une ligne, ce qui provient sans doute d'une certaine absence de travaux de recherches étonnante, compte tenu de l'existence de sources sur la question et de la large médiatisation que nous devons au cinéma, quelques-unes l'évoquent en la replaçant dans la longue durée, mais le soulèvement nationaliste et l'intervention étrangère sont un peu trop survolés. Une exception toutefois : l'ouvrage de Joseph W. Eshevick.;, The origins of the boxers uprising, qui est à l'heure actuelle l'ouvrage de référence sur la question.

Mais revenons à Victor. Début novembre 1900, il écrit à son oncle " que sa santé était excellente, qu'il supportait bien les fatigues de la campagne, qu'il espérait voir bientôt se terminer ". Le 8 novembre, Victor note beaucoup de choses dans son journal concernant les opérations militaires et la marche des colonnes sur Tche Fou et Lou Koi Pia. Dans son récit, il oppose tout d'abord les officiers durs et profiteurs et le pauvre Jacques Bonhomme, donc le soldat, qui " se battra bravement " malgré la répression qui le guette. Mais on sent surtout chez lui un dégoût pour les pratiques esclavagistes des occidentaux lorsqu'il signale par exemple, l'achat à des français par un anglais, d'hommes razziés dans des villages après massacres et pillages. Ces esclaves servent de coolies à ce trafiquant pour transporter ses marchandises de Tien Tsin à Tang Tchéou :

" Lorsqu'en route un Chinois était fatigué et qu'il ne pouvait plus marcher, un coup de revolver le guérissait et sa charge était répartie entre les autres. Voila ce que les nations civilisées et colonisatrices font aux colonies ".

Quelques jours après, le 15 novembre, Victor adresse de nouveau une très longue lettre à son oncle où il donne beaucoup de détails . En même temps, il envoie quelque argent provenant d'une petite opération commerciale. Donc, rien ne laissait prévoir malgré tout d'événements graves. En tous cas pas une désertion.

Première désertion

Comment Victor a-t-il pu s'engager subitement dans une aventure si lourde de conséquences ? " Certainement je ne prévoyais pas de faire cette folie " écrit-il un mois plus tard à propos de sa désertion dans l'après-midi du 22 novembre, n'expliquant cet " instant de folie " que par un conflit avec son supérieur hiérarchique. Pour éviter le conseil de guerre, il a pris la fuite. Porté déserteur dès le 28 novembre, il sait que son cas est grave :

" Désertion sur un territoire en état de guerre et emport d'armes et d'effets, le code militaire est inflexible, la peine ne peut être inférieure à 7 ans de réclusion et à la dégradation militaire, ma vie est perdue ".

Si Victor estime n'avoir " point failli contre l'honneur ", il ne dit cependant pas à son oncle que sa désertion avec son camarade Émile Roess n'avait rien de politique au sens large. C'est après une nuit un peu trop arrosée qu'ils se sont enfuis, empruntant des chevaux à des Chinois.

Dès le 25 novembre, leur camarade de la 3e compagnie du 18e régiment d'infanterie de marine, Charles Regnault, a informé la famille de cette désertion et de ses raisons : " sous l'influence néfaste de la boisson " Victor Petit et Émile Roess se sont emparés par " fanfaronnade " d'une caisse de sapecs que voulait s'approprier un adjudant.

Le 17 janvier, l'oncle Édouard, atterré, répondra à ce camarade en qui Victor a toute confiance. Le brouillon de la lettre a été conservé. Le 1er janvier 1901, la famille avait reçu une lettre de Victor datée de novembre de l'année précédente et de l'argent à épargner provenant, comme nous l'avons vu, d'une petite opération commerciale : tout allait bien. Édouard Petit de s'étonner : " comment un garçon honnête et intelligent comme Victor a-t-il pu commettre un acte d'indélicatesse et la folie inexplicable qui en a été la suite ? " Il les met au compte des " breuvages empoisonnés que l'on sert là-bas " mais aussi du caractère impulsif de son neveu.

Victor a bien sûr des regrets car il avait juré à sa mère de remplir son rôle d'aîné : il aurait donc préféré mourir sur " un champ de bataille " et n'ose pas écrire à ses frères " pour leur apprendre la triste nouvelle ".

La cavale de Victor et de son camarade — ils sont poursuivis par des éléments du 54e régiment de marche — va les conduire à 100 kilomètres au sud-ouest de Pékin, sur les limites du territoire occupé par les troupes internationales, dans une mission forteresse occupée par les jésuites français, Tan Kia Kata. Cet établissement — est-il utile de le préciser — a été assiégé par les boxers.

Les deux hommes vont rester là un certain temps, protégés et conseillés par le Révérend Père Bataille, missionnaire procure de cette mission catholique romaine. Mais ce n'est qu'un répit car l'armée et la gendarmerie française sont bientôt au courant de cette situation. Les rumeurs vont bon train car l'on prête une activité extraordinaire aux deux déserteurs. Les prêtres, embarrassés, conseillent donc à leurs hôtes de se rendre. Le père Bataille s'offre en négociateur pour leur permettre de réintégrer l'armée. Mais Victor ne l'entend pas de cette oreille car, bien que le général Voyron ait déclaré qu'ils pourraient avoir un " adoucissement à leur peine ", celle-ci devait tout de même être sévère : " nous n'eûmes pas le courage et aussi la perspective de passer dix ou vingt ans en prison n'était pas pour nous en donner. "

Cette méfiance des conseils de guerre, la suite le prouvera, était justifiée. À ce moment-là d'ailleurs, l'oncle Édouard partageait les sentiments de Victor sur l'impartialité des tribunaux militaires " nous connaissons — écrit-il le 17 janvier — les procédés sommaires et expéditifs de la justice militaire " nous sommes bien sûr en pleine affaire Dreyfus, ce qui éclaire cette réflexion. Il y a eu aussi ce débat sur l'armée à l'Assemblée nationale le 27 décembre 1900, au cours duquel on a entendu des critiques, notamment de la part de Marcel Sembat, contre le " comportement des troupes françaises en Chine ", massacres et pillages étaient attestés par des lettres de soldats publiées dans la presse.

Deux Français dans la Chine profonde

Pour ne pas créer de difficultés aux missionnaires, Émile Roess et Victor Petit quittent Kata le 3 janvier 1901. Ils ont abandonné leur équipement militaire, se sont habillés avec des vêtements chinois et, grâce au père Bataille, se sont solidement armés. Plus tard, ils achèteront deux chevaux. Les deux hommes s'immergent dans la région " c'est alors que commença la véritable vie chinoise " note Victor dans son journal. Ils vont s'établir à 18 kilomètres de la mission dans le village de Monkio. Victor devient Chinois ! Il se nomme maintenant Pé Sien Chang et apprend par nécessité la langue indigène, n'en ayant jusqu'ici que des rudiments.

L'oncle Édouard, craignant pour la vie de son neveu, s'inquiète — " que fait-il maintenant dans ce pays ennemi dont il ne connaît ni la langue ni les mœurs " — mais Victor a une faculté d'adaptation extraordinaire. Son physique, comme il le rappelle dans ses souvenirs, a joué en sa faveur. Penchons-nous sur son registre matricule : ses cheveux et sa barbe sont " châtains " et son visage " coloré " ; lui se voit avec des " cheveux bruns de petits yeux et la peau mate " estimant qu'une fois vêtu en Chinois il pouvait " tromper un européen ". Les photographies que l'on a de lui confirment ces traits : avec sa bouche ourlée et son teint hâlé, Victor a un petit air métis. Fin décembre 1900, il a moins d'inquiétudes qu'au début du mois où il se voyait " à la merci des Chinois ". Le 25 décembre il écrit à ses parents : " je suis vêtu en Chinois et complètement méconnaissable " (ce qui n'est pas le cas pour Roess qui a les cheveux d'un beau roux).

Après quelques jours intermédiaires durant lesquels les deux hommes ont été assaillis par les curieux qui n'ont jamais vu de Jang Jenn (Européens) ils se sont étonnamment intégrés au point que le mandarin de Tai Tcheng les invite chez lui durant une douzaine de jours. De retour à Monkio, ils réparent les fusils des catholiques, et Victor continue à se perfectionner en chinois.

Tout cela a l'air simple... En fin de compte, si Victor est accepté par les Chinois, c'est parce qu'il se fond dans la population, adoptant les coutumes et le mode de vie sans difficultés. Surtout, lui l'exclu, il les aime bien, peut-être parce qu'ils sont très différents des Occidentaux. On trouvera dans le deuxième cahier de ses souvenirs de 1915, Remember for ever, de véritables analyses de l'idéologie, tant religieuses que philosophiques des Chinois. Il note en particulier leurs idées relatives à la force et naturellement s'intéresse aux boxers. Tout le passionne, même la question de l'alimentation ! Si Victor ne savait quasiment rien de la situation politique de la Chine en s'engageant dans la marine, il se documente et sera bientôt capable de réflexions de fond approchant une analyse globale.

Selon Victor, toute une légende se met en place dans le corps expéditionnaire à propos de lui et de Roess. C'est une véritable affaire qui va durer plusieurs mois.

Il y a plusieurs alertes : le 14 février Roess, en excursion dans la région, échappe à une colonne française et le 15 mars les deux compères apprennent " que les cognes se sont rendus au Kata ". Les recherches sont donc très actives. Victor, depuis le début de l'affaire, avait l'intention de ne pas se rendre, envisageant plutôt de gagner un pays proche pour y attendre une amnistie mais, dans la deuxième quinzaine de mars, la situation semble se modifier.

Une seconde chance

En effet, par l'intermédiaire de la mission jésuite et notamment du révérend père Bataille, Révérend Père, avec qui ils sont restés en relation, les deux déserteurs sont invités par une lettre des autorités militaires à réintégrer l'armée car une amnistie aurait été votée en France par la Chambre des députés le 27 décembre 1900.

L'oncle de Victor, avec qui il correspond, lui donne le même conseil que les pères, à savoir de rejoindre les troupes françaises. Pour l'oncle .i.Petit, Édouard (oncle); en effet, l'acte de Victor, d'une " inconcevable légèreté ", n'a aucune valeur, il est dû à " sa fâcheuse tendance à obéir à sa première impulsion sans en mesurer les conséquences ". Le 4 avril, il le lui signifiera directement en qualifiant sa désertion " d'acte de folie " : " que cela te préserve à l'avenir de t'abandonner à ta première impulsion ".

Sans doute souhaite-t-on dans la famille Petit trouver une issue honorable à cette histoire que l'on garde secrète. Le mot d'ordre familial est alors discrétion. Marie Petit, s'adressant à son frère Petit, Édouard;, parle à mots couverts car, écrit-elle, " je ne sais pas si l'on peut se confier à une lettre " et elle ajoute : " car les nouvelles que nous avons de Victor et la malheureuse qui est arrivée ne doit être connue de personne. Sache en attendant qu'il n'est ni malade, ni pris par les Chinois (...) P.S. Surtout n'en parle à personne dans le pays où l'on connaît Victor. "

Finalement convaincus par les jésuites, les deux compères acceptent de rejoindre les troupes françaises et se " rendent " le 21 mars à Hien Hien au 16e bataillon de marsouins. De là, avec leurs armes, ils sont conduits à Tien Tsin, où ils arrivent le 4 avril, puis à Pékin qu'ils gagnent le 9 avril. Mais l'invitation à réintégrer était, malgré la fameuse lettre que Victor n'a pas gardée (ce sera un des plus grands regrets de sa vie), un traquenard car leur emprisonnement pour 60 jours — qui commence le 10 avril — avait été décidé d'avance.

Victor, vibrant d'indignation, s'estimera victime de l'arbitraire de toute la hiérarchie militaire, du sergent au général : " la loi d'amnistie, la volonté du peuple, était violée " écrit-il dans un bel élan civique.

Victor nous a laissé une description de ses conditions d'incarcération dans un " site agréable ", le palais des gondoles, une dépendance du palais impérial, qui nous montre que cela n'était pas vraiment terrible. Victor, en très bonne santé, continue son journal, fait des dessins, des poèmes, des chansonnettes satiriques, et regarde Pékin avec des yeux d'artiste. Il réfléchit à la question chinoise, lit des journaux et pêche à la ligne !

En fait, dans ce moment étrange, l'armée le teste, car sa débrouillardise l'a fait repérer par des responsables. Grâce à des personnes influentes dont il fait la connaissance, il a été versé au 17e régiment du 1er bataillon 1ère compagnie. C'est ainsi qu'il va, sitôt libéré, servir d'interprète aux officiers de ce régiment lors des opérations, faisant pour ainsi dire du renseignement.

L'armée école du vice

Mais Victor ne goûte guère les rôles de figurant muet et il dit bientôt tout haut ce qu'il pense des razzias dans les villages soit disant boxers. On n'a pas pris en compte qu'au fond il aime bien les Chinois et ne veut pas qu'on les maltraite. Surtout, on ne sait pas que Victor fait une vaste analyse de la situation, se livrant dans ses cahiers à d'amples considérations sur l'occupation de ce pays et sur son peuple : " 400 millions d'hommes ne sont pas à dédaigner et il faut bien le penser la Chine est bien vivante. Un peu de désarroi dans la province du Petchili mais cela ne lui fait pas plus de mal qu'à un homme à qui on arracherait les ongles "

Victor pressent l'échec militaire et diplomatique des puissances : " La Chine a encore des soldats. Je les ai vu de mes yeux, mal armés il est vrai (...) mais (...) sachant manœuvrer à l'allemande et bien disciplinés. Tout le peuple est armé et a des cartouches (...) donc il suffit de quelques hommes intelligents pour rassembler des armées, plutôt des cohues formidables, qui pourraient faire beaucoup de (morts) aux armées européennes s'endormant dans la sécurité des belles promesses chinoises ".

Ayant compris que le fond de la politique chinoise est de temporiser, il estime que le mouvement des boxers n'est qu'un début. Il a aussi compris en juin 1901 qu'il y a un véritable bourrage de crânes. Des reporters ont inventé des boxers de commande et même des batailles pour faire des articles à sensation (un fait qui n'était pas nouveau puisque, dès 1900, on vendait dans les rues de Paris des suppléments titrant sur les massacres de colons et de chrétiens par de sauvages boxers commandés par de cruels mandarins). En fait, explique Victor avec malice, les soldats se sont surtout battus contre les poux, punaises et autres parasites. Les batailles dont on a fait état avec grandiloquence sont en réalité des massacres de Chinois par le corps expéditionnaire. Ainsi le général Baillaud a-t-il testé le 75 à 270 kilomètres au sud de Pao Ting Fou : 800 boxers y ont laissé la vie.

Le véritable ennemi reste insaisissable, se dérobant devant la marche des colonnes. Un interprète chinois des troupes françaises ayant été arrêté en juin pour avoir profité de son poste afin de renseigner les boxers sur les mouvements de troupes, Victor en déduit dans son journal qu'il ne devait pas être le seul à pratiquer ce noyautage.

Victor est convaincu pour sa part de l'impasse dans laquelle se trouvent les Occidentaux : " D'après mes faibles idées, si nous restons encore longtemps en Chine, il éclatera encore une révolte car le peuple chinois voit avec peine tout ces diables européens détruire ses pagodes, les souiller de leur présence ".

Fin juin 1901, il dresse dans son journal un tableau complet des événements en Chine pour 1900-1901. On doit constater qu'il a mieux compris la situation que certains historiens d'aujourd'hui.

Mais examinons maintenant l'état d'esprit de Victor vis-à-vis de l'institution militaire et de ses responsables. Il est maintenant tout à fait certain que les militaires d'active trompent les soldats, se souciant comme d'une guigne de leurs sentiments. Ces militaires ne savent pas que Victor condamne alors sans appel leur comportement vis-à-vis du simple soldat, ce Jacques Bonhomme victime de la discipline de fer des conseils de guerre. Il ne croit plus du tout à la volonté guerrière des militaires de carrière, compte tenu des exagérations répressives dont ils se rendent coupables. Ce n'est plus, pour lui, une " campagne de guerre " mais la " prison de guerre ". Victor, très sceptique sur l'efficacité des mouvements en colonnes, remarque surtout l'avalanche des punitions qui s'abat sur les soldats dont 95 % font connaissance avec la prison : " Les malheureux venus volontairement en Chine pour défendre les couleurs tricolores, maintenant ils le savent ce que veulent dire les mots d'honneur et de patrie, choses que l'on peut chercher partout excepté dans l'armée qui n'est qu'une vaste école d'hypocrisie, de dissimulation et de vice. Sous cette pression, cette discipline de fer, où l'homme n'est plus qu'une chose, dépourvus de liberté d'action, ils s'aigrissent, les rancunes s'accumulent, c'est le feu couvant sous la cendre ".

Ses lettres de prison, entre avril et juin, sont précisément pleines de cette rancune qui s'accumule contre la hiérarchie. Notre héros s'interroge sur la hargne dont elle fait preuve : " le soldat n'est pas considéré comme un loyal sujet, non, il est considéré comme un serpent venimeux à qui l'on écrase la tête dès que l'occasion se présente et punissable et corvéable à merci ".

Victor tient un livre d'or des salauds qui mêle petits chefs (adjudants, sergents...) et officiers. Il raconte sa brève entrevue avec le général Baillaud venu l'interroger à Pao Ting Fou. Elle tient en quelques mots : " le Gal : Le seul regret que j'ai, c'est que les Chinois ne vous aient pas coupé le cou, cela aurait servi d'exemple. Restez en prison cela ne peut que vous faire du bien.

Victor : Merci mon général "

La logique de cette attitude antipopulaire des cadres de l'armée est l'utilisation du conseil de guerre. Victor comptabilisera, pour la Chine, 225 hommes condamnés par cette juridiction auxquels il faut ajouter 22 hommes en prévention, ce qui fait un pourcentage de 1,4 % étant donné qu'il y a 18 000 français dans le corps expéditionnaire.

Début mai, Victor, malade, est écœuré de l'armée : " mon ardeur guerrière est complètement tombée " écrit-il à son frère le 5. Sa critique englobe " la plupart de nos officiers " car presque tous, constate-t-il, se livrent à un pillage effréné. Le 16 mai, dans son journal à Pao Ting Fou, il relate une empoignade verbale entre le colonel du 17e et monseigneur Favier à propos de cette question. Selon Victor il s'agit en fait d'une querelle entre pillards.

A la veille de sa deuxième désertion, Victor s'ennuie énormément certes mais surtout il approfondit encore son analyse de la situation et de l'ambiance dans le corps expéditionnaire, en particulier chez les marsouins. Il distingue, au niveau des soldats, volontaires et réservistes. Les premiers, note-t-il, ont été attirés par les services du recrutement sur des bases douteuses ; ces services n'ont pas été très regardants sur le plan de la moralité : un certain nombre de ces hommes avaient le choix entre la prison et un engagement dans l'armée (Victor a un doute sur l'utilisation qu'on voulait réellement faire de ces recrues : il pense qu'on a voulu envoyer à la mort ces mauvais éléments de la société). Les troupes de marine de cette époque pourraient être comparées à certaines unités de parachutistes des guerres d'Indochine et d'Algérie. Les seconds, réservistes, moins frustes, vont être le levain d'une certaine révolte car ils vont dénoncer tout haut le comportement scandaleux de l'encadrement qui, oubliant les buts de cette guerre, profite de la situation pour se servir avant de servir la France. Victor cite notamment le cas d'un officier supérieur, le colonel Lalubin, commandant le 17e de marine : il affirme que celui-ci, pour échapper au contrôle douanier mis en place à Marseille, a fait transiter quarante malles contenant le fruit de ses pillages par New York et Le Havre.

Selon Victor, si la situation s'est tendue à ce point entre officiers et soldats, c'est parce que les premiers ne voulaient absolument pas partager avec les seconds. Dans la description faite par Victor de ces chefs, on reconnaît parfois les héritiers directs des officiers de l'armée de Versailles. Il y a un discours chez les plus hargneux d'entre eux, qui, en affichant un mépris antipopulaire, ressemble à ceux des Galliffet et des Vinoy de 1871. Ainsi celui qui, excédé par les accusations justifiées de pillage courant sur son compte, menace les réservistes : " bandes de v..., tas de rosses, assassins, pillards, voleurs, s'il ne tenait qu'à moi, je vous collerais contre un mur, et je ferais tirer deux ou trois feux de salve dans le tas, c'est tout ce que vous méritez ! "

Pour Victor l'armée de métier de cette époque se révèle donc en Chine : loin d'être une institution patriote intégrant dans sa mission les simples soldats, elle a un comportement fermé de caste, les officiers n'agissant que pour leurs bas intérêts et traitant les marsouins du rang de clique. La plupart se moquent bien de cette guerre qu'ils font semblant de faire aux nationalistes chinois par des opérations totalement inefficaces — les colonnes — inventant au besoin d'affreux boxers. En fait, ils sont là pour participer au pillage. Dans son journal, en avril 1901, il consigne cette conviction, composant même avec ses camarades de prison une chansonnette. Les " pauvres grifftons " sont d'après lui les victimes de ces sous-officiers et officiers sans honneur :

" La Chine n'a pas été une campagne de guerre, non, pour la plupart elle a été l'école du meurtre et du vol et une campagne de cambriolage. Les colonnes n'avaient pas pour but d'exterminer les boxeurs qui étaient devenus aussi introuvables que la pierre philosophale, mais d'emplir les malles des intègres, des modèles, de ceux qui étaient chargés de réprimer le pillage. Comme moyen de répression, ils en avait trouvé un plus qu'excellent, celui de tout prendre. Ne trouvant plus rien derrière eux, le brave troupier restait honnête.

C'est dans ce but sans doute qu'un officier dont personne ne peut soupçonner l'honorabilité a fait remplir 42 de ses caisses au tombeau des empereurs à Mou-Ling et pendant que les voitures étaient encombrées de ses caisses, le pauvre Jacques crevait de faim, faute, disait-on, de moyens de transport pour amener les vivres ".

Bien entendu, l'historien doit faire la part des choses. Victor, déçu, est alors très remonté contre l'armée, la rejetant en bloc, amalgamant, dans son antimilitarisme de circonstance, tous les chefs ou presque, or, même si l'on discerne mal ceux qui seront dans moins de quinze ans des héros de la Grande Guerre, même si dans l'ensemble ces cadres penchent plus vers le genre militaire de guerre civile que vers le type officier de devoir pétri du sens de l'honneur que l'on trouvera plus tard en 1940-1944 dans les rangs des FFL ou dans la Résistance, il est probable que tous n'avaient pas cette conduite sordide, même dans cette sale guerre qui libérait les mauvais instincts.

Les études les plus sérieuses, comme celle de William Serman, Les officiers français dans la nation 1848-1914, nous montrent toutefois que même les meilleurs sur le plan militaire à proprement parler avaient une conception de l'exercice de l'autorité tout à fait tyrannique et que le code de justice militaire de 1857 et les conseils de guerre fonctionnaient avec une inégalité juridique éclatante entre supérieurs et inférieurs, une iniquité coutumière qui pouvait facilement conduire l'homme de troupe au bagne. On cherche vainement les officiers éducateurs remplissant ce rôle social voulu par Lyautey.

Ajoutons que dans cette période où le crédit de l'institution militaire est mis en cause, où l'antimilitarisme prend son élan, l'armée traverse une grave crise, doutant d'elle-même. Les incidents s'y multiplient, la carrière militaire ne fait plus recette comme l'indique l'effondrement des candidatures pour les écoles de Saint-Cyr et Saint-Maixent. Il est possible aussi que son utilisation dans l'expansion coloniale ait été mal ressentie. L'expédition de Pékin qui, dans un climat d'hystérie tourne au pillage, ne pouvait que renforcer ces sentiments. Elle n'avait rien d'une croisade patriotique. On était en effet très loin de la question de l'Alsace-Lorraine dans cet empire du Milieu. Il faut bien remarquer, en ce qui concerne Victor, qu'en 1914-1918 celui-ci retrouvera tout de même des accents patriotiques contre le boche, oubliant quelque peu sa condamnation globale de 1900 et cette fraternisation franco-allemande qu'il avait observée dans les rangs du corps expéditionnaire.

Enfin il faut souligner, pour être objectif, que Victor Petit reproche surtout aux officiers de ne pas vouloir partager le pillage de la Chine. Sa condamnation de l'armée reste donc ambiguë puisqu'il ne condamne pas clairement le pillage lui-même, qui excite son intérêt personnel. Pour lui, ce vaste pays est d'abord un territoire où l'on peut s'enrichir facilement. Ce " grand marché (qui) va être ouvert " permettra " la fortune en peu de temps ". Emprisonné, il songe sérieusement à y revenir avec ses frères Édouard; et Louis pour y développer en grand le marché des armes. Disons qu'en 1900-1901 n'étant pas d'accord avec l'armée sur la façon d'exploiter les Chinois, il se heurte à l'institution qui, en retour, va se passer de lui et le rejeter dans le rang.

C'était sa dernière chance d'intégration. Il va maintenant être rattrapé par son destin.

La bande des neuf

La deuxième désertion, plus collective — ils seront neuf marsouins en tout : un marseillais, Rumeau, deux corses, Angelini et Giudicelli, deux algériens, Dumas et Roess, un lyonnais, Perret, trois parisiens, Winnisdoerffer, Moppert et Victor — n'a pas été l'idée de Victor mais sollicité par les autres qui ont agité ce projet depuis quelque temps, il accepte et devient quasiment le chef de la bande car, nous l'avons vu, il n'est pas doué pour les seconds rôles. Plus tard, on le défendra en disant qu'il a été entraîné mais, sans aucun doute, cela n'est vrai qu'à moitié car les autres, l'ayant convaincu, se sont bel et bien placés sous sa houlette, le plébiscitant comme guide. N'est-il pas le plus intelligent d'entre eux ? Un vrai pantruchard.

Pour la date exacte de ces journées fatales, il y a un petit mystère. Victor, dans ses cahiers de 1915, affirme que le groupe a pris le large le 10 août 1901, à 11 heures du soir et qu'après une cavale de 350 kilomètres, ils ont tous été arrêtés le 13 août à la mi-journée; or, dans ses récits plus anciens, que l'on peut consulter en annexe 8 et 9, il situe la désertion non plus le 10 août mais le 1er juillet et l'arrestation le 3 juillet. Les correspondances de 1901 confirment ces dernières dates. Début août, en effet, il est en prison comme le prouve plusieurs lettres adressées à la famille.

Autre problème : étaient-ils huit ou neuf ? Victor là aussi, fournit des renseignements contradictoires : le 31 septembre 1901, depuis St-Martin-de-Ré, il donne à Petit, Édouard; des détails sur le procès, dont une liste de ses co-accusés : Perret, Roess, Winnisdoerffer, Moppert, Dumas, Rumeau, Angelini, Giudicelli, soit huit compagnons, ce qu'il confirme en février 1902, indiquant à ses parents qu'il a déserté avec " 8 autres soldats " et qu'ils se sont fait délivrer neuf chevaux par les Chinois. Or, dans un récit à son frère Édouard;, le 1er septembre 1905, il ne donne plus que 7 noms. Le nommé Moppert a disparu et il affirme avoir réquisitionné huit chevaux en tout. Beaucoup plus tard, le lyonnais Barthélémy Perret, l'un de ses coaccusés, retrouvé à Cayenne et interviewé par Alexis Danan, déclarera : " quand on nous a pris, nous étions neuf à errer dans la brousse ".

Quoiqu'il en soit, cette équipée sauvage a déclenché une opération de répression sans précédent. Gendarmes, marsouins et chasseurs sont aux trousses de la bande. Talonné avec ses camarades par les soldats, Victor choisit de ne pas faire couler le sang, c'est-à-dire de ne pas tirer sur d'autres français. Il sera pris le dernier.

Les autorités militaires le connaissent bien et l'ont maintenant classé comme un ennemi. Ce débrouillard, qui n'a pas voulu servir l'armée, on veut le briser. Des officiers, dont il va signaler la lâcheté lors de cette opération de traque, vont le provoquer une fois prisonnier. Il racontera tout cela en détail dans ses mémoires. Ce comportement peu reluisant finit de convaincre Victor de la nullité de l'armée comme institution. Aucun militaire de carrière ne trouve plus grâce à ses yeux. Il ne s'agit pourtant pas chez lui d'une analyse politique même s'il est anarchiste sans le savoir. Quoi qu'il en soit, ses idées sur la question, très véhémentes, le coupent pour toujours de ce milieu de l'armée dans lequel il avait pourtant voulu entrer : il devient de ce fait, aux yeux des militaires un personnage peu recommandable. Mais pouvait-il vraiment s'intégrer ?

En août 1901, avant sa comparution devant les juges militaires, il se fait encore pas mal d'illusions, croyant à la possibilité d'une certaine clémence. Il est persuadé que sa condamnation ne sera que de 6 mois à 5 ans. Plongé dans cet optimisme, Victor projette déjà de revenir avec ses deux frères en Chine pour y faire en grand du commerce, particulièrement celui des armes. Il croit qu'il purgera sa peine en France ou à la rigueur en Algérie. Victor n'a pas bien compris que pour les militaires, la page est définitivement tournée en ce qui le concerne.

Condamné pour l'exemple

Le procès contre Victor et ses compagnons d'aventure, qui se tient le 21 août à Tien Tsin, sous la présidence du lieutenant-colonel Famin, revêt une certaine importance, compte tenu des accusations rapportées dans les mémoires : complot entre Victor Petit et le mandarin de Tchou tcheou, intention de piller un vaste établissement chinois, menace de mort pour le vol de chevaux, tentative de corruption des marsouins du 17e...

Ce n'est bien entendu que lorsque l'on disposera des minutes du procès ou d'un rapport officiel — à savoir en 1999 à l'ouverture de ces archives — que l'on pourra être certain de ces accusations. Pour l'instant, on doit s'en tenir aux quelques notations du registre matricule " 1e Provocation à la désertion, 2e Pillage en bande ".

Beaucoup de bruits ont couru autour de ce procès. Victor et ses compagnons étaient réputés coupables de tous les crimes, y compris du viol d'un Chinois ! En attendant, il faut faire confiance à Victor. Celui-ci a remis à son avocat — trois lieutenants avaient été désignés comme avocats pour l'ensemble des prévenus — un volumineux mémoire qu'il serait intéressant de compulser s'il a été conservé. On remarquera toutefois dans une lettre à ses parents reproduite en annexe, que Victor ne mélange pas le Droit en tant que procédure qui, pour lui, doit guider la Justice et ne peut donc s'appuyer sur des suppositions, et ce qui s'est réellement passé : " nous voulions — avoue-t-il dans le secret de l'intimité — profiter de l'influence possédée par les Européens en Chine, mettre les villes et les villages traversés par nous à rançon et ainsi, en peu de temps, être possesseurs de sommes importantes, chose qui n'est pas nouvelle en Chine, et que j'ai vu exercer pendant ma première désertion.

Mais, je le répète, ceci est complètement inconnu de nos juges ".

On a envie d'ajouter : Certes, mais ne pouvaient-ils pas s'en douter ?.

Victor Petit, dans Remember for ever, dénonce le capitaine Archambault qui a procédé à l'instruction dans des conditions arbitraires, sans contact avec des avocats, en exerçant toutes sortes de pressions sur les accusés — qui vont tous craquer — et sur les témoins, pas moins de trente-trois. Victor souligne dans son texte tous les vices de procédure qui ont entaché l'instruction et le procès lui-même.

Le capitaine Archambault (un furieux selon Victor) a demandé qu'on inflige la peine de mort pour l'exemple à Perret — qui a tiré sur un Chinois sans le toucher — Roess et Victor Petit. Outre son rôle d'instructeur, cet officier est rapporteur lors du procès, un cumul peu réglementaire selon Victor. Les accusés, dans l'ensemble, ne font pas bonne figure ; seul Victor, fidèle à lui-même, se défend vigoureusement, repoussant l'accusation de désertion — il faut trois jours d'absence — et de vol. À ce propos, c'est lui qui se fait accusateur en dénonçant le vol commis en Chine par " 35 millions de personnes ", une façon bien personnelle de mettre en cause l'impérialisme français.

Il est clair que l'attitude insolente de Victor lors du procès, qui contraste avec l'abattement des autres prévenus, aggrave son cas. L'Armée avait renoncé à utiliser sa notoire débrouillardise connue dans le corps expéditionnaire. Victor était maintenant étiqueté comme forte tête incontrôlable. Un individu qu'on devait éliminer. Toutefois, les accusations n'étant pas crédibles, la demande de peine de mort ne pouvait aboutir. Seul le lyonnais Perret, qui avait fait feu, allait être condamné à la peine capitale. Emile Roess et Victor Petit, censés être les meneurs, étaient néanmoins condamnés au maximum, soit 20 ans de travaux forcés, 200 francs d'amende, dégradation militaire, les autres, qualifiés de comparses, à 10 ans de réclusion. Il est possible et même probable que Victor et ses camarades aient été condamnés pour l'exemple car Victor, dans une lettre du 21 mai 1901, fait état d'autres désertions collectives à la même époque.

La conséquence de ce que des amis vont qualifier de " grosse bévue " provoquée par les " mauvaises fréquentations ", c'est donc le bagne. La vie de Victor a basculé du côté de l'enfer, de la guillotine sèche. Pour lui, cette condamnation au bagne est une pure injustice. Il ne se sentira jamais coupable, se disant " intact ". C'est aussi pour que l'on n'oublie pas qu'il entreprendra plus tard le récit détaillé de cette histoire dans ses cahiers Remember for ever. Néanmoins, rentrant en France comme détenu sur le Cachart et apparemment conscient de sa chute dans la société, il demande à ses parents de le pardonner pour ce déshonneur qui risque de frapper la famille si l'entourage apprend cet " affreux malheur ". Victor a même des idées de suicide " je vous demande si cela était possible, de ne plus penser à moi, comme si je n'avais jamais existé (...) donc abandonnez-moi à ma triste destinée (...) il faut que pour tout le monde je sois mort en Chine (...) si je rentre plus tard en France ce sera avec un nom changé, je ne serai plus jamais français (...) figurez-vous que je sois mort car je ne veux pas revenir ou faire de sorte à déshonorer votre nom ". Il faut préciser ici que la famille mise au courant de son affaire par des camarades de régiment, ne l'abandonne pas.

D'ailleurs, la correspondance avec son oncle et sa tante et avec ses frères ne s'est pas interrompue durant tous ces événements (désertions, détention...).

Victor Petit, malgré les regrets exprimés à la famille sur sa " faute ", ne se soumet pas vraiment au verdict du tribunal militaire de Tien Tsin. Dès le début de son emprisonnement, il pense à s'évader, comptant d'abord sur ses propres forces. En transit à Haïphong, il fait une première tentative puis, transporté vers la France sur le Cachart, il récidive sans succès au large de Singapour. Comme nous l'avons vu ci-dessus, il est un moment démoralisé. Ramené à Marseille, il reprend espoir à la prison Saint Pierre : il croit que s'il se conduit bien, il pourra être libéré au bout de 5 ans ou à l'âge de 33 ans, et il pense à son livret de caisse d'épargne !

Saint-Martin-de-Ré, la porte de l'enfer

Via La Rochelle, il est conduit au bagne de St-Martin-de-Ré où il arrive le 10 janvier 1902 pour y être bientôt employé comme contremaître à l'atelier d'étoupe. Il retrouve là un certain moral — " il ne me manque que la liberté pour être heureux " — et même la force de donner des conseils à Édouard sur sa carrière, l'engageant à faire du commerce en Chine. Un commerce un peu particulier il est vrai :

" Le commerce est ce qui te conviendrait le mieux. Dans cette époque de l'exploitation de l'homme par l'homme, il vaut mieux être exploiteur qu'exploité ; si je n'étais pas en prison, ma connaissance de la langue chinoise nous serait utile. La Chine est un pays neuf où il y a beaucoup d'argent à gagner.

Le meilleur serait celui des armes à feu qui, maintenant, est considéré comme contrebande de guerre, mais qui est extrêmement lucratif là-bas : 300 % ".

Surtout Victor, voyant que sa famille n'a pas fait une croix sur lui, commence à faire connaître son histoire. En février 1902, il relate les faits à ses chers parents. Mobilisé sur la question, il cherche déjà à construire un dossier qui lui serait favorable et compte sur la famille pour sa défense. Le récit détaillé qu'il fournit est accompagné de la réfutation point par point du procès. Il signale dans cet esprit l'attitude de la famille d'un co-condamné, sans doute Roess, qui fait beaucoup pour celui-ci. Probablement espère-t-il que son oncle pourra faire de même.

Effectivement l'oncle Édouard, envisageant dans l'avenir une supplique au Président de la République, propose à Victor de faire jouer pour cette occasion ses quelques relations. À ce moment là, Victor, numéro d'écrou 2256, prenant conscience de son statut de bagnard — n'étant pas trop malheureux à St-Martin-de-Ré, il s'inquiète surtout de son sort prochain (sera-t-il déporté à Nouméa ou en Guyane ?) —, réalise qu'il n'a pas fait grand chose et qu'une grâce présidentielle pourrait adoucir son sort en transformant les travaux forcés en réclusion. Pourquoi change-t-il soudainement d'avis ? Fin mars, il écrit à ses parents :

" Je crois avoir mûrement réfléchi à ce que je devais faire ; mon idée est que la destinée s'accomplisse donc je vous prierai, si toutefois il n'est pas trop tard, de m'abandonner complètement à mon sort, en un mot de ne tenter aucune demande qui pourrait avoir pour effet de changer ma peine de travaux forcés en celle de réclusion. "

Son espoir est retombé et la déception sera encore plus grande lorsque l'oncle, qui ne comprend pas ce revirement, le traitera de phraseur. Victor est alors déprimé, il se sent " moralement mort ". Ses frères et sa sœur ne lui écrivent pas. Il a des idées de suicide et se souvient qu'il n'est qu'un orphelin, qu'il n'a donc ni père ni mère, ni éducation. Ce sentiment d'abandon provoque un véritable effondrement. Victor a donc renoncé à l'idée de faire commuer sa peine en réclusion grâce aux démarches de son oncle. Mieux vaut la Guyane où au moins il aura le grand air et " la parole "! Il craint plus l'isolement de la réclusion que les dangers de Cayenne mais ces justifications — " je suis jeune et la pensée l'emporte sur l'utilité " — cachent mal son désespoir et sa douleur.

Encore une fois, il parle en désespéré car ce départ sans retour et sans adieux pour une région insalubre le tourmente. Il y est pourtant résigné. En juin, il croit qu'il partira pour la Guyane à la fin de l'année s'il n'est pas commué, mais il ne veut plus l'être " ne tentez aucune démarche pour moi, je préfère les TF à la peine de réclusion, j'ai mes raisons pour cela. "

Victor est dans cette période complètement hébété mais finalement, pensant que " le détenu ne vit que d'espoir ", il retrouve progressivement du tonus, d'autant plus que sa vie comme contremaître à l'atelier d'étoupe de St-Martin-de-Ré n'est pas trop dure. Sa sociabilité et son sens de l'organisation font des miracles et puis il a reçu des lettres de Marie et d'.i.Petit, Édouard (frère); qui l'ont réconforté. Cette période transitoire prend fin en décembre 1902. Dans sa dernière lettre à son frère depuis St-Martin-de-Ré il annonce que son départ, probablement pour la Guyane, est fixé au 19 décembre. Exceptionnellement cette année-là, il n'y a eu qu'un seul transport au lieu des deux habituels.

Evasions successives du matricule 32308

Le 19 décembre, Victor est donc embarqué sur le Loire, ce bateau-cage affrété par la Société nantaise de navigation, qui a succédé en 1900 au Ville de St Nazaire et au Calédonie. Le Monde illustré de janvier 1903 reproduira en dernière page un dessin ayant pour sujet cette sinistre opération. Après une escale tout à fait classique à Alger, pour compléter sa cargaison humaine avec des condamnés maghrébins, le bâtiment gagne la Guyane avec ses 527 forçats. Ils sont débarqués aux Îles du Salut le 8 janvier 1903 pour être triés. C'est là que Victor devient le matricule 32308 (numéro matricule de la Colonie). Quelque temps après il est désigné pour rejoindre le continent.

Arrivé le 8 mars 1903 à St-Laurent-du-Maroni, Victor y découvre aussitôt l'enfer du bagne dans les marécages de la briqueterie. Pour échapper à la mort, il tente le 29 mars une évasion en barque avec d'autres forçats. Pas moins de onze. Repris deux jours après, il est condamné le 16 juin 1903 à 2 ans de travaux forcés supplémentaires par le Tribunal Maritime Spécial. Mais Victor n'est pas démoralisé pour autant. Écrivant clandestinement à son frère Édouard, il lui explique cette tentative tout en lui indiquant un truc pour lui faire parvenir de l'argent à l'insu de l'Administration :

" J'ai fait une évasion qui n'a pas réussi malheureusement. Moi et mes collègues étions possesseurs d'un canot de 8,50 m de long sur 2,20 m de large qu'il fallait pour atteindre le Venezuela.

Nous avons été arrêtés sur le fleuve et j'ai été condamné par la suite à 2 ans de travaux forcés, ce qui me pousse jusqu'à plus soif.

Enfin je voudrais que tu m'envoies de l'argent. Voila le système que j'ai imaginé. Tu me l'enverras dans l'intérieur d'une photographie, voici comment : tu feras toi-même un carton sur lequel tu colles la photographie, tu prends deux feuilles de papier entre lesquelles tu mettras 2 billets de 50 que tu réclameras à mon oncle avec la lettre comme preuve de ta bonne foi, et de chaque coté des feuilles tu colleras le papier de manière à faire l'épaisseur d'un carton, tu colles la photographie dans l'en-tête du photographe derrière, en un mot tu fais cela de manière que la chose paraisse le plus naturel possible, tu es assez intelligent pour faire pour le mieux, surtout pas entre le carton et la photographie, ce truc est connu, tu écriras à l'adresse que je vais te donner, et tu n'auras qu'à mettre la photographie dans la lettre, si tu veux me dire quelque chose de caché, écris avec de la salive sur la partie de la lettre que tu laisseras en blanc, il suffit de passer de l'encre dessus pour faire ressortir l'écriture ".

Si Victor fait cette demande pressante à son frère, c'est bien entendu pour sa liberté, c'est-à-dire pour organiser une autre évasion.

Un nouvel essai pour faire la belle, avec douze autres hommes, le 14 août, se solde par un échec mais, quelques jours plus tard, le 20 août, nullement découragé, il récidive avec 15 autres forçats, en pirogue cette fois. Ils sont finalement repris les uns après les autres. Victor, réintégré le 8 septembre 1903, passe un mois au cachot.

Ce nouvel échec démoralise un moment Victor, qui est très affaibli, comme on le voit dans le début de cette lettre à Édouard, dans laquelle il n'oublie cependant pas son rôle d'aîné :

" St-Laurent-du-Maroni 27 novembre 1903

Cher frère,

Quand tu m'accuses de négligence pour écrire, tu as raison, mais, depuis que tu as reçu ma dernière lettre je me suis encore évadé, j'ai fait 30 jours de cachot et je suis actuellement en cellule depuis 2 mois en attendant de passer encore une fois au tribunal maritime spécial.

Je ne te dirais pas que je me porte bien, ce serait mentir, toutes ces évasions où l'on souffre parfois de la faim, de la soif, en buvant l'eau des savanes corrompue (sic), ainsi que les punitions m'ont affalé, je suis miné par la fièvre et je n'ai aucun appétit pour manger. Enfin la mort viendrait, cela ne me ferait pas beaucoup de peine car ce n'est pas vivre que de vivre aux Travaux. Sitôt que j'aurais passé au tribunal, je t'écrirai pour te mettre au courant de ce qui m'est advenu.

A ton sujet, Édouard, ne roule pas trop de ville en ville, reste stable, au lieu qu'un beau jour, si tu continues, je t'attends à la Guyane, chose entre toutes que je ne souhaite pas ".

Le malheureux Victor est frappé d'une nouvelle condamnation de 3 ans de travaux forcés le 14 décembre. En onze mois de bagne, il a récolté 5 ans de plus. Reprenant le contact avec ses chers parents après un an de silence, il fera le bilan : " il faut que je vous avoue enfin que depuis mon arrivée à la Guyane, j'ai tenté de m'évader à trois reprises, qui m'ont coûté la première 2 ans de travaux forcés, la seconde 30 jours de cachot et la suivante 5 ans de travaux forcés, ce qui fait 5 ans de prolongation sans compter les fièvres paludéennes et l'anémie qui ont failli m'emporter ".

Après 5 mois de cellule pendant lesquels il se voit perdu, son état étant de plus en plus bas : " je t'avouerais — écrira-t-il plus tard à Edouard — qu'il y a une quinzaine de mois, je m'étais condamné, m'attendant à une mort certaine. Il est évident que si j'étais resté sur le continent je serais mort à l'heure actuelle ".

Transporté aux Îles du Salut d'où l'on ne peut s'enfuir, Victor, très faible, ne pèse plus que 47 kilos.

Le bagne vu de l'intérieur

Dans les Cahiers III et V de Remember for ever, nous avons une description de toutes les petitesses de I'Administration pénitentiaire (I'AP) et des humiliations de toutes sortes qu'elle fait subir aux forçats qu'elle transforme en sous-hommes ; ne les considère-t-elle pas tous — ainsi l'écrit Victor — " comme des salops " ?

Il décrit la machine à broyer les individus, la guillotine sèche, de la base au sommet, citant les lieux et les noms. Grâce à ses observations acérées sur " la pourriture du système pénal ", nous savons tout sur la vie des fagots et le fonctionnement du monde pénitentiaire : les surveillants militaires et les contrecoups arabes, le Tribunal Militaire Spécial (TMS), les combines véreuses qui enrichissent les hommes de l'administration sur le dos de ceux qu'ils encadrent — " l'argent d'un fagot n'a pas d'odeur et se mêle agréablement à celui des honnêtes gens " —, l'homosexualité.

Rien n'échappe à Victor qui signale aussi le conflit latent entre l'AP et l'administration coloniale.

On découvre dans ces pages comment les incos (les incorrigibles) s'organisent pour échapper à cette vie infernale en faisant la belle, mais aussi cette ambiance dominée par la violence et la mort. La vie d'un forçat, ce mort vivant, ne vaut rien ou plutôt ce que vaut la prime versée à ceux qui le reprennent lorsqu'il s'évade. Sur les 15 hommes qui participent à sa deuxième évasion en août 1903, 3 seulement survivent encore cinq mois plus tard. En 1911, Victor écrit ces mots terribles à Edouard : " c'est un miracle que je soye encore vivant car un convoi remplace l'autre. Sur 527 venus avec moi il y a 8 ans, nous restons une vingtaine ". N'y a-t-il pas là une volonté d'élimination, d'extermination ? " les fagots étaient envoyés à la Guyane pour y crever " note Victor qui n'oublie pas de raconter l'histoire de la tentative de construction de la route coloniale Cayenne-Saint-Laurent, la route n° 1, où 1 200 forçats sont morts pour rien " les pieds dans l'eau et le corps dans le feu ". Et pourtant, non loin de ces zones côtières malsaines, il y avait selon Victor un pays presque édénique à mettre en valeur.

L'AP et le Gouvernement colonial prétendaient contribuer en Guyane à une œuvre constructive mais en fait engloutissaient sans retour budgets sur budgets. Les bagnards ne faisaient rien d'autre qu'arracher l'herbe dans les rues des agglomérations ou abattre des arbres dans la brousse car l'administration ne croyait même pas aux concessions fournies aux assignés. Tout était faux au fond, même les fonctions occupées par les transportés. Victor, répondant à une question de son frère, souligne l'hypocrisie fondamentale du système :

" Ce que je fais ? Depuis que je suis au bagne, j'ai fait le terrassier, le jardinier, le cuisinier, le blanchisseur voire même le buffle, les animaux de trait appartenant ici à l'espèce humaine, j'ai cassé de la pierre, fait de la brique, manœuvre maçon. Le métier varie selon les besoins du moment et l'endroit où l'on se trouve. Quel est mon régime étant de première classe ? Tu es bien curieux ! Le même régime que les 2e et 3e classe sauf que je puis être assigné moyennant " c'est là le hic " la somme de 100 F et être concessionnaire.

L'assigné est nourri et couché par son patron qui verse au minimum 10 F par mois dont 4 F à l'État, 4 F au pécule du condamné et 2 F à la main pour ce dernier.

Si tu venais te fixer dans cet heureux pays, tu pourrais te payer ce luxe. Quoique l'assigné est assujetti au costume et à la discipline pénale.

Quand au régime de concessionnaire, inutile que je te le dépeigne, qu'il te suffise de savoir que seuls quelques arabes briguent les avantages qui en découlent ".

C'est donc l'ensemble du système que Victor récuse et accuse jusque dans les plus infimes détails. L'arbitraire des surveillants le dispute à leurs abus. Même la nourriture est détournée avec les conséquences que l'on devine. Dans une lettre du 1er septembre 1907, Victor signale notamment que les rations distribuées sont insuffisantes pour vivre.

Victor ne se contente pourtant pas de condamner l'AP car il ne cache pas dans son récit la violence des rapports entre forçats, racontant par exemple comment 12 détenus arabes violent un jeune à la prison des Hattes. Il n'y a rien ni personne de sympathique pour lui dans ce monde où règnent la corruption et la promiscuité : Victor désigne particulièrement les " récidivistes " — qu'on appelait les " pieds de biche " — qui sont à leur aise en Guyane car " cette boue est leur milieu, il s'y vautrent avec délice ". Autre cible de Victor les " chasseurs de primes " qui se recrutent spontanément dans la population locale et notamment chez les noirs. Ici d'ailleurs, il faut bien constater qu'il développe un certain racisme, tout à fait banal chez les bagnards humiliés d'être considérés bien moins que d'anciens esclaves. Plus tard, après son évasion, Victor reprendra son leitmotiv à propos de Haïti. Sa description du futur pays des tontons macoutes ne manque pas de cruauté. Il s'y montre souvent injuste, reprenant sans hésitations à son compte certains préjugés coloniaux mais, si l'on va au-delà, l'histoire récente de Haïti donne sans conteste à son récit une certaine résonance.

Ajoutons que Victor, gamin de Paris, affiche parfois des valeurs tout à fait conformistes, voire réactionnaires. Il se définit par exemple comme un homme travailleur, propre, sobre, qui ne se livre pas à la débauche. Cet autre leitmotiv, d'où l'humour n'est pas toujours absent, apparaît deci-delà dans son manuscrit et ses lettres.

Il faut insister, me semble-t-il, sur l'intérêt des cahiers de Victor. Rédigés en 1915, s'appuyant sur d'autres écrits à vif de son cru, ils ont précédé les fameuses enquêtes du journaliste Albert Londres, Au bagne (1923), et du salutiste Charles Péan, Terre de bagne (1931 et 1933), Le salut des parias (1935) mais aussi le remarquable livre du Docteur Rousseau, Un médecin au bagne (1930), et bien entendu la mode littéraire qui a pris le relais de ces dénonciateurs journalistiques ou humanitaires qui ont finalement fait mouche pour la mise en cause puis la suppression du bagne. Tout ce qu'on peut trouver dans les livres ou les articles de ceux qui ont braqué leurs observations sur l'AP avait déjà été noté par Victor Petit. On peut d'ailleurs regretter que son manuscrit n'ait pas été connu à son époque. C'était en effet un réquisitoire accablant dressé par un homme qui avait vécu par l'intérieur cet enfer de Dante mais sans jamais renoncer à sa personnalité. Dans Remember for ever, Victor, à l'encontre de la plupart des bagnards qui ont écrit leurs mémoires, ne se pose pas en victime, mais se fait le procureur des petitesses humaines.

L'espoir et la mort

Revenons au sort de Victor après ses tentatives d'évasion de 1903. Il passe d'abord par l'île Royale avant d'être conduit à celle de Saint-Joseph au 8e peloton. Grâce à " l'air pur des îles joint à l'impossibilité de fuir ", il retrouve la santé physique sinon le moral qui " travaille " selon ses propres termes. Victor s'ennuie " l'existence ici est si monotone qu'aucun événement n'y mérite d'être relaté ". Édouard tarde à lui répondre, Louis ne lui a plus écrit depuis un an et il n'a aucune nouvelle directe de Marie.

Là, au milieu de criminels célèbres dont parle la presse, il va finalement se faire une bonne conduite — où sa débrouillardise joue un rôle — et ceci malgré quelques écarts bien dans sa façon dont un maître coup de poing sur la nuque à un contrecoup voleur et quelques insolences envers le personnel libre.

Du 14 avril 1905 au 5 août 1906 il reste garçon à la gamelle (aide cuisinier), ce qui n'est pas une si mauvaise place. À cette époque, ayant appris que l'un de ses co-condamnés, Roess, a bénéficié d'une remise de peine et en attend une autre, Victor se met à espérer que cela pourra être le cas pour lui et il commence, avec l'aide de son frère, à préparer un dossier.

On pourrait se demander pourquoi Edouard en fait tant pour Victor. Il aurait pu lui en vouloir car, à cause de sa désertion, il avait dû faire plus que les 10 mois de service militaire auxquels il était normalement astreint — dans une lettre de l'oncle Édouard on apprend qu'il avait été " désolé " de devoir faire 2 ans de plus — , il aurait pu être indifférent puisqu'il va se marier et avoir des enfants. Mais Édouard, par certains côtés, ressemble à Victor : cet individualiste un peu cabochard n'a-t-il pas quitté son oncle et sa tante en 1897 pour suivre sa voie ? et il a tout de même l'esprit de famille. D'autre part, il s'engage philosophiquement du côté du socialisme puis, comme nous le verrons, dans la franc-maçonnerie. Édouard, qui a finalement choisi le métier de typographe, participe ainsi au mouvement ouvrier à titre de coopérateur. Je ne sais pas si, dès 1906, il a des activités syndicales, mais l'une de ses malles contenait une carte confédérale de la CGT Fédération du Livre de 1923.

Il est certain par ailleurs que, dans la mesure du possible, presque toute la famille cherche à adoucir le sort de Victor qui est très touché par cette sollicitude générale. Il l'exprime sans détour à son " cher frère " Édouard qui vient de contracter mariage — " un gage de bonne conduite et (... ) de position stable ":

" J'ai éprouvé beaucoup de plaisir en voyant l'intérêt que tu me portes, cela fait plaisir de voir que vous pensez toujours à moi dans la famille ".

Victor n'est même pas véritablement agacé par les leçons de morale que son frère Louis, alors au service militaire à Toul, au 156e, lui adresse. Tout juste conseille-t-il à Édouard de lui en faire comprendre l'absence d'intérêt :

" Envoie le bonjour à tous de ma part, dis lui qu'il est inutile qu'il m'envoie des tartines de morale comme il le fait, il est trop tard pour cela, nous n'avons pas les mêmes idées voila tout, donc qu'il m'écrive mais dis lui que nous voyons le monde chacun selon nos actes et l'existence passée ".

Louis ne garde pas les correspondances de Victor et les adresse de Toul à Édouard :

" Je ne veux pas perdre sa lettre et en même temps je ne veux pas la garder ".

Édouard a déjà commencé de s'occuper de Victor sur le plan judiciaire :

" Dis-moi également sur quels motifs tu bases tes réclamations en ma faveur, selon ta réponse, je t'enverrai le récit détaillé de mon affaire et les points sur lesquels tu pourrais t'appuyer pour obtenir quelque chose en ma faveur ".

La femme d'Édouard;, Jeanne, à qui celui-ci a dit la vérité, adresse aussitôt une lettre à Victor qui en est fort ému :

" Chère belle Sœur,

Croyez bien que j'ai été profondément touché de l'attachement et de l'amitié que vous avez témoigné pour moi, en vous mettant au dessus d'un préjugé et avoir osé écrire à un homme qui est considéré comme une bête venimeuse mais qui, malgré cela, croit avoir une conscience existante ".

L'existence, pour Victor, est plus que jamais " monotone " dans ces Îles du Salut bien qu'il précise " je suis plus fort maintenant que je n'ai jamais été ". Il n'a qu'à se faire bronzer et ressemble à " un peau rouge ". Cette vie immobile lui pèse : " Quant à moi — écrit-il à son oncle — les jours les mois se suivent sans apporter de changement dans mon existence monotone. C'est le cas de le dire plus ça change, plus c'est la même chose "

Au début de l'année 1906, voyant que les démarches d'Édouard; n'ont pas abouti, il lui suggère de s'adresser à la Ligue des droits de l'homme. Victor s'ennuie beaucoup " I'existence se poursuit de plus en plus monotone " et surtout il se sent étranger aux bagnards qu'il n'apprécie guère : " ce qui me peine le plus c'est de vivre dans ce milieu. Ici l'homme se révèle tel qu'il est, la retenue, le peu de dignité qu'il pourrait avoir dans un monde meilleur, il l'a dépouillée, c'est la brute, bête et malfaisante, cédant à tous ses instincts, se livrant à toutes ses passions.

Je regrette d'être obligé de l'avouer, mais la plupart de mes semblables sont ici bien à leur place, c'est la bête féroce qu'il faut empêcher de nuire, incapable de juger une cause sainement, n'écoutant que son égoïsme ou la loi du plus fort, d'ailleurs pour celui qui, comme moi, regarde et écoute en restant indifférent, c'est une véritable étude, mon esprit n'est jamais inoccupé. En étudiant le bagne, on apprend à connaître le monde ".

A ce moment-là, Édouard poursuit ses efforts pour son frère mais certaines lettres de ce dernier, qui auraient pu lui être utiles, sont interceptées par l'AP " légalement ou non ". Renvoyé sur le continent au pénitencier de Kourou, Victor ne peut échapper aux travaux mortels de la route coloniale Cayenne-Saint-Laurent. Affecté au camp de Pariacabo, il doit défricher avec d'autres forçats une brousse marécageuse qui, selon ses termes, transforme en deux mois " un vivant en cadavre ". Pour éviter de périr stupidement dans cette entreprise insensée, il va une nouvelle fois tenter de s'évader en compagnie de cinq italiens et de trois français. Repris, Victor est renvoyé aux îles. Dans une lettre clandestine, il se justifiera de ce nouvel écart auprès de son frère :

" J'ai été désinterné et envoyé à Kourou le 20 juillet 1906 après vingt mois de bonne conduite. Là, je fus envoyé sur la route coloniale en construction de Cayenne à Saint-Laurent mais, comme ces travaux sont excessivement malsains, le tracé de la route traversant des savanes constamment inondées, de la vase contenant des détritus de forêt vierge accumulés depuis des siècles, pour échapper à la mort qui avait déjà abattu environ 600 transportés — " c'était un tombeau " — je m'évadai. Je fabriquai une embarcation mais, l'embarcation finie, je fus arrêté par 5 noirs dans la crique de Malmanoury ; ceci se passait du 5 août au 11 dudit. Arrêté, l'on m'envoya aux îles en prévention de conseil où le directeur, jugeant sans doute que j'en avais assez, me fit mettre 30 jours au cachot et réinterné le 22 septembre.

(...)

Tu vois, je ne demanderais pas mieux que de suivre tes conseils, tu as parfaitement raison, mais il faut aussi conserver son existence : si je ne m'étais pas évadé, je serais mort à l'heure actuelle ".

Réinterné, il écope donc d'un mois de cachot en septembre 1906. Puis il retravaille sur l'île Saint-Joseph, d'abord comme manœuvre maçon avant de reprendre ses activités de garçon à la gamelle.

Le temps de la patience

A nouveau, Victor compte sur les démarches d'Édouard, la conjoncture politique paraissant favorable : " Espérons que le revirement de l'heure présente en faveur de la suppression des conseils de guerre te favorisera un peu dans les démarches que tu fais en ma faveur ". Il se tient alors tranquille, additionnant les mois de bonne conduite : " Tu me demandes l'emploi de mon temps : j'ai été jardinier, porteur d'eau, actuellement je suis garçon de salle à la popote des surveillants célibataires, c'est-à-dire que je cumule les fonctions de maître d'hôtel, plongeur, valet de chambre, etc. "

Victor, qui ronge son frein en attendant des résultats qui changeront sa situation — " j'attends les événements, de la patience, de la patience et toujours de la patience " — poursuit donc, en 1908, avec l'aide de son frère, l'établissement d'un dossier qui devra être confié au légiste de la Ligue des droits de l'homme.

La grève des fagots lui fait perdre son emploi de garçon à la gamelle et il se retrouve un moment à casser des pierres mais ce n'est qu'un incident car Victor se fait discret. Le 1er juillet de la même année, dans la mesure où il n'a pas eu de punitions depuis deux ans — n'ayant pas été jugé pour l'évasion de 1906 — il passe de la 3e à la 2e classe.

Victor est alors en pleine forme malgré sa nostalgie de Paris, " le sol natal ". Les Îles, selon lui, sont un véritable sana où l'on se requinque. Débordant de vitalité, il regrette que ses potentialités soient comprimées par le bagne, car il est " plein d'idées neuves ". Il lit, apprend de nouvelles techniques et invente. Ici, on pense à la remarque d'un autre bagnard, l'anarchiste Dieudonné, qui confiait à Albert Londres dans une conversation : " un forçat qui apprend volontairement un métier est un homme qui n'est pas pourri ". Elle s'applique parfaitement à Victor qui se perfectionnait sans cesse soit dans les activités manuelles soit dans les activités intellectuelles et notamment dans l'apprentissage des langues. Mais il est vrai d'une part que Victor redoutait l'ennui et que d'autre part il avait compris les mécanismes du Savoir : " un homme n'en sait jamais trop, surtout s'il est pauvre ".

En devenant cuisinier de l'officier d'administration de Royale, Monsieur Gendarme.;, Victor connaît une vie plus stable et moins dure. Cet officier est un brave homme, ce qu'il signale : " Les honnêtes gens sont si rares que, lorsqu'il s'en trouve, il faut les nommer " Mais Victor, ayant eu un différent avec la femme de son patron, est renvoyé le 10 janvier 1909 à Saint Joseph pour travailler aux pierres bleues. Cela ne dure pas trop longtemps. En mars, il reprend ses activités de garçon à la gamelle. L'amélioration de son existence se poursuit et il espère pouvoir bénéficier d'un nouveau jugement qui réduirait sa peine.

Le ler janvier 1910, Victor passe 1ère classe " summum de la situation de fagot " : " Régulièrement — écrit-il à son frère Édouard — je devrais être proposé par l'administration elle-même pour une réduction de peine".